mardi 14 avril 2015

Les USA en guerre contre les Etats-Unis (IV)


Ceci est le quatrième d'une série de cinq articles consacrés à l'évolution de la société américaine depuis 2001 et à l'influence dangereuse de ce pays sur la paix du monde, ou ce qui en reste.

Les faiblesses de l’économie et de la finance
Il est souvent difficile de se faire une idée précise de la situation économique d’un pays tant la présentation des statistiques peut avoir d’influence sur leur perception. Dans le même temps, on a observé récemment que l’économie était devenu un nouveau terrain de lutte entre pays. De tous temps, les gouvernements ont eu tendance à prendre des mesures pour favoriser l’économie nationale. En période de croissance, ces mesures n’avaient pas l’agressivité dont elles ont commencé à faire preuve en période de stagnation.
Vers la fin des années vingt, les autorités américaines avaient employé ce genre de méthodes pour se sortir de la crise. Les résultats n’avaient pas été ceux attendus, beaucoup s’en faut, certains économistes pensant même que ces mesures avaient allongé la période de récession.
Depuis 2008, les exemples de mesures agressives ne manquent pas. Les poursuites de l’état américain contre des banques européennes ont lancé le mouvement. On pense évidemment au cas de la BNP qui a été contrainte à payer 8,9 milliards de dollars d’amende pour non respect de l’embargo décidé par les autorités américaines contre différents pays. Il s’agit d’un premier cas d’application ex territoriale d’une loi américaine. Pourquoi la BNP ne pouvait-elle que payer ? Parce que les autorités américaines ont la possibilité de restreindre les activités de la banque aux Etats-Unis, un des centres mondiaux de la finance. Une telle mesure aurait coûté beaucoup plus cher à la banque française.
Mais BNP n’est pas la seule banque étrangère touchée. Les autorités américaines se sont également attaquées au Crédit Suisse et même à une banque anglaise, HSBC. Tout ceci a pour résultat de rendre les opérations aux Etats-Unis plus coûteuses pour les banques étrangères et donc de favoriser les banques commerciales américaines.
Mais l’attaque pourrait aller encore plus loin. La Réserve Fédérale s’est mis en tête de soumettre les banques étrangère installées aux Etats-Unis à un « stress test » de son cru, pour les forcer à augmenter leurs réserves. Ce faisant, elle limite d’autant les possibilités de prêt sur le territoire américain, ce qui, de nouveau, favorise les JP Morgan, City Bank et consorts.
En réponse, l’Union Européenne a décidé de s’en prendre aux sociétés de technologie américaines réputées pour leur allergie aux impôts qui n’a d’égal que la capacité de leurs conseillers à les aider à construire des systèmes hautement sophistiqués leur permettant de ne pas, ou peu, payer d’impôts en Europe. Systèmes dont certains pays européens se sont d’ailleurs rendu complices.
Hors d’Europe, la manipulation des cours du pétrole par l’Arabie Saoudite et ses alliés a pour but de fragiliser la concurrence des sociétés américaines produisant du pétrole de schiste et qui ont des prix de revient très élevés. D’après Jacques Sapir[1], « si les grandes entreprises arrivent à produire du pétrole de schiste avec des gains de productivité importants et ont, aujourd’hui, des points zéro autour de 40 à 45 dollars le baril, les petites entreprises, elles, ont des points d’équilibre plus proches de soixante dix à quatre vingt dollars. » Or ces entreprises ont des couvertures d’assurance qui courent jusqu’au mois d’octobre[2]. Il y aura donc cet été, si les cours du pétrole ne remontent pas un certain nombre de catastrophes dans ce secteur économique américain.
Vers la fin du vingtième siècle, ce genre de problème aurait été réglé en coulisse, par des accords entre les différents pays considérés. Mais c’était l’époque de la croissance. Aujourd’hui il est question de se partager un gâteau dont la taille diminue.
Les déclarations optimistes des autorités américaines quant à l’état de l’économie américaine ont du mal à cacher une réalité bien mieux illustrée par l’agressivité du gouvernement américain.
Les Etats Unis sont un pays qui vit à crédit depuis de nombreuses années et qui a besoin, pour poursuivre sa politique, que ses créditeurs gardent confiance dans le dollar. Mais la confiance devient une denrée rare. Elle se soutien évidemment avec une bonne communication, mais cela ne suffit pas. Les quotidiens et magazines français dont on connaît les allégeances se sont félicités de la baisse du déficit budgétaire et de la hausse de l’emploi. L’un d’entre eux titrait même « le miracle américain ».
Le déficit budgétaire a effectivement baissé sensiblement. Mais cela ne signifie pas que la dette de l’état baisse également. Tant qu’il y a déficit, il y a augmentation de la dette. Cette dette qui s’était maintenue entre 55 et 65% du PIB de 1992 à 2008 a augmenté de façon extrêmement importante ensuite pour se situer fin 2012 à 16.433 milliards de dollars, soit 103,6% du PIB et elle continue d’augmenter quoique plus lentement. D’autre part, la dette est détenue à près de 80% par des pays étrangers dont la Chine (29,2%), le Japon (15,4%), la Belgique (13,8%) ou la Grande Bretagne (13%) pour ne citer que les plus importants détenteurs[3]. Les Etats-Unis doivent donc à tout prix maintenir la confiance du monde dans leur économie.
Jusqu’à présent, la Réserve Fédérale a réussit à maintenir les taux en dollars à des niveaux extrêmement bas, pour aider les banques à se remettre de la crise de 2008/09, allégeant par là même également le fardeau de la dette.
Mais, selon Mike Patton dans un article publié par Forbes, le 18 septembre 2014, la Réserve Fédérale pense que la dette va continuer à augmenter en particulier à partir de 2020 essentiellement pour des raisons démographiques. Il est peu probable que le parlement américain, dans l’état actuel de son irresponsabilité politique, soit capable d’enrayer ce mouvement. Il se contentera sans doute comme il vient de le faire à plusieurs reprises d’augmenter le plafond de dette autorisé. Ce plafond se trouve actuellement à 17.200 milliards de dollars après 16.700 milliards en mai 2013 et 14.700 en août 2011.
Du côté de l’emploi, les choses ne vont pas non plus aussi bien que ne pourraient le laisser penser les statistiques officielles. Les Etats-Unis, comme d’ailleurs de nombreux pays européens comme la France, ne présente qu’une partie des chiffres. L’autre, bien qu’elle ne soit pas gardée secrète est beaucoup moins visible ou facile à trouver. Ainsi quand les médias claironnent que le chômage aux Etats-Unis est à 5,3%, ils ne vous présentent qu’une partie de la photographie et oublient de mentionner que le chiffre total prenant en compte les divers types de chômage (le taux U6 pour reprendre la classification du « Bureau Américain de l’Emploi ») est à 10,9%.
En ce qui concerne le crédit, les erreurs du passé sont en train de se reproduire. La nouvelle bulle est celle des crédits automobiles. Le consommateur américain peut obtenir un crédit de cent pour cent de la valeur du véhicule acheté (même un peu plus pour tenir compte des frais) même pour les véhicules d’occasion. Mieux encore, il peut emprunter en mettant sa voiture en gage. Comment cela est-il possible ? Simplement, ceux qui accordent ces crédits les regroupent, les transforment en obligations (securitization) et les mettent sur le marché suivant le système bien connu des « mortgage bonds » qui ont provoqué la crise de 2008/09.
Pour David Stockman, l’ancien directeur du budget[4] de Ronald Reagan, les Etats-Unis sont tellement « accro » à la dette qu’une catastrophe est imminente.
En attendant, c’est la fuite en avant et la déstabilisation du monde car tout le temps que les Etats-Unis apparaîtront, par comparaison, comme un havre de sécurité financière, la demande de dollar subsistera et c’est bien l’objectif : assurer l’espace des échanges en dollars, l’écoulement de la dette US et des flux de commandes à l’industrie militaires US.


[1] Jacques Sapir, conférence aux « Rencontres DFR » de l’Association Dialogue Franco-Russe, le 12 mars 2015
[2] Selon une étude du magazine américain « Oil World »
[3] Source : http://finance.townhall.com/columnists/politicalcalculations/2014/07/20/summer-2014-who-really-owns-the-us-national-debt-n1863927/page/full
[4] Office of Management and Budget

samedi 11 avril 2015

Les USA en guerre contre les Etats Unis (III)


Ceci est le troisième d'une série de cinq articles consacrés à l'évolution de la société américaine depuis 2001 et à l'influence dangereuse de ce pays sur la paix du monde, ou ce qui en reste.

Les dérives politiques
Le développement de l’état de surveillance a également des effets néfastes sur la politique intérieure. Sous la bannière de « Peur et Terreur » inspirée par Osama Bin Laden, les Etats-Unis ont connu une transformation incroyable dont les Américains eux-mêmes ne prennent pas toujours conscience car ils vivent au cœur de la transformation. Ils vivent dans un nouveau pays et un pays qui n’a aucune intention de supporter un retour en arrière.
Et pourquoi un retour en arrière ? Le système n’est pas efficace ? Qui s’en soucie ? En juin 2013, les révélations d’Edward Snowden exposaient au monde entier l’étendue de la surveillance organisée par la NSA. Les conversations de plus de 35 chefs d’états ont été enregistrées, celles du secrétaire général de l’ONU, des bureaux de l’Union Européenne et de sociétés commerciales. Une fois passé la surprise et les mouvements d’humeur de diverses intensités[1] des principaux concernés, le monde est retourné à sa routine. Mais la NSA poursuit sa surveillance. Est-ce vraiment indispensable ?
Comme le fait remarquer Tom Engelhardt dans un article daté du 17 février 2015 : « Peu de terroristes ont été trouvés, pratiquement aucun complot n’a été déjoué et très peu d’information utilisable a été fournie au gouvernement malgré les « yotabytes[2] » d’informations collectés et stockés. Après les révélations, les efforts auraient dû être stoppés ou diminués radicalement. Les méthodes de l’agence (la NSA) violaient la constitution, tournaient en ridicule l’idée même de vie privée et transgressaient toutes sortes de souverainetés. Au contraire, le système de surveillance globale reste inscrit dans notre monde et continue à grandir ».
Le souci de surveillance du monde est maintenant à un niveau tel que sous la présidence de Barack Obama (prix Nobel de la Paix, ne l’oublions pas), les autorités américaines ont poursuivi plus de lanceurs d’alerte que sous l’ensemble des présidences précédentes.
Qu’il s’agisse du complexe militaro industriel ou de le Sécurité Intérieure, les sommes mises en jeux ont créé un ensemble puissant de sociétés dont les dirigeants et les actionnaires n’ont aucun intérêt à un retour à une situation plus normale. Une inflexion de la politique intérieure et extérieure des Etats-Unis vers moins d’agressivité, moins de projection de forces à l’étranger, équivaudrait à une diminution des budget de la défense et de la sécurité nationale et donc à une baisse de leurs revenus. Que cela puisse correspondre également à une baisse du déficit de l’état ne semble pas les préoccuper outre mesure.
Ils font donc tout ce qu’ils peuvent pour s’y opposer et le développement qu’ils ont connu depuis 2001 leur donne des moyens financiers gigantesques. Ne nous intéressons qu’à l’élection présidentielle. Tout le monde (ou presque) connaît le fonctionnement du système américain en ce qui concerne la désignation du candidat de chaque grand parti à l’élection présidentielle. Des primaires sont organisées dans tout le pays avant la grande convention qui entérinera le choix des électeurs des primaires. Mais la campagne des primaires coûte de plus en plus cher et avant de pouvoir se lancer, un futur candidat doit s’assurer de récolter des fonds importants. Il trouvera la plus grande partie de ce financement auprès des sociétés privées dont les contributions sont de plus en plus mal encadrées par la loi. Les dizaines ou les centaines de millions de dollars qu’ils peuvent donner à un candidat décideront de ses chances de succès. De tels soutiens ne sont pas, évidemment, sans contre parties si le candidat devient président.
A titre d’exemple, la dernière campagne présidentielle aurait coûté, suivant des évaluations du site politique américain « The Hill[3] », au minimum 2,34 milliards de dollars. Toujours d’après le même site, la campagne 2016 pourrait coûter jusqu’à 5 milliards de dollars. D’où viendra l’argent ? Qu’attendront les bailleurs de fonds en échange de leurs contributions ? Est-ce ainsi que fonctionne une démocratie ?
Aujourd’hui, les médias américains évaluent les chances des candidats (non encore déclarés officiellement) à l’aune de leur capacité à collecter des fonds pour leur campagne. Et quels sont les noms qui émergent pour l’instant ? Clinton et Bush ! Non seulement on ne change pas les méthodes qui ne fonctionnent pas, mais pour plus de sûreté on ne change pas les hommes (ou les femmes) non plus ! Selon Don Peebles le roi de l’immobilier, spécialiste de la collecte de fonds électoraux et qui a travaillé à ce titre pour la campagne de Barak Obama : « Clinton a une forte capacité à collecter des montants très importants », et d’ajouter « Bush est un collecteur de fonds  incroyablement efficace », pour conclure « il pourrait donner du fil à retordre à Clinton ». Où sont les programmes politiques des candidats ? Qui s’en soucie ?
Et même si un peu plus d’un Américain sur deux participe au vote, la sélection des candidats a déjà été faite pour eux dans des « primaires avancées » qui ont lieu dans des cercles de millionnaires et de milliardaires, comme les industriels Charles et David Koch et leur cercle de donateurs qui ont annoncé en février de cette année leur intention de dépenser près de neuf cent millions de dollars pour influer sur la politique du pays.
Nous assistons depuis de nombreuses années à une privatisation des élections américaines. La conséquence logique a été une privatisation, également, du fonctionnement politique. Nous avons déjà parlé des sociétés privées de sécurité qui mènent des opérations de guerre pour le gouvernement US. Une affaire récente éclaire un autre aspect de cette privatisation, c’est celle des e-mails de Hilary Clinton quand elle était secrétaire d’état (ministre des affaires étrangères).
En principe, toutes les communications des responsables politiques dans l’exercice de leurs fonctions doivent passer par le réseau de communication officiel, sur lequel elles sont archivées. C’est une façon de garantir la possibilité d’un certain contrôle de leurs actions par le peuple. Mme. Clinton, elle, a utilisé son propre réseau de mails protégé pour conduire ses affaires officielles. Une privatisation de la politique encore inconnue jusque là.
Dès l’instant où il y a privatisation des activités, y compris des activités politiques, les intérêts particuliers entrent en jeu. Des intérêts qui, bien sûr, sont conflictuels. Chacun pensant à ses intérêts ou à ceux du groupe auquel il appartient ou celui qui le finance, il n’y a plus d’unité d’action dans le gouvernement.
Ainsi, peut-on voir le leader de la majorité à la chambre, John Boehner, inviter Benjamin Netanyahu à faire un discours au congrès, dans le but de torpiller les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran sur le nucléaire. Ou bien, le sénat débat de l’autorisation de faire la guerre à l’Etat Islamique en Syrie et en Irak, alors que les opérations ont commencé depuis de nombreux mois et que le vote n’aura aucune influence sur la continuation des opérations. S’il voulait se décrédibiliser, le Sénat n’agirait pas autrement.
Quant au président, il semble avoir perdu le contrôle de son équipe, au moins en Ukraine où Victoria Nuland mène sa propre politique, faisant des déclarations ne correspondant pas au discours de la Maison Blanche. De la même façon, le général Breedlove, patron de l’Otan annonçe des livraisons d’armes à l’Ukraine alors que le président, de son côté pèse encore le pour et le contre.
C’est ce qui fait dire à un observateur[4] expérimenté de la situation de ce qu’il appelle le système BAO, que l’administration américaine est en « phase ukrainienne ». Quand on sait dans quel état est ce pays…
Les américains eux-mêmes ne sont pas loin de partager cette opinion, bien qu’ils l’expriment évidemment différemment. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter le dernier sondage effectué par l’Université de Chicago[5]. On trouvera le détail en suivant le lien en note. Pour résumer, le niveau de confiance de la population dans le président, le congrès et la Cour Suprême n’a jamais été aussi bas. Le pourcentage de personnes ayant une grande confiance en ces trois piliers de la « démocratie américaine » est de 11% pour le président, 23% pour la Cour Suprême et 5% pour le congrès.
On assiste également à une baisse considérable de la résistance civile. Dans un livre paru en février 2015, « L’Age de l’Acceptation », Steve Fraser se demande pourquoi au dix neuvième siècle, autre période d’excès des gouvernants, d’inégalités, de concentration des richesses et de corruption, le peuple américain a toujours eu le courage de descendre dans la rue pour exprimer son mécontentement, y compris pendant de longues périodes, alors qu’il ne le fait plus maintenant. J’ai trouvé au moins un élément de réponse en visionnant pendant mes recherches pour cet article, les vidéo de l’évacuation par le police des « Occupy Wall Street ». Il y en a d’autres, comme le mutisme de la presse système aussi bien dans le domaine de la politique étrangère que de la politique intérieure. Quel est aussi l’impact de la société de surveillance sur la volonté de la population de se défendre ? Je n’ai pas de réponse concrète à cette dernière question pour le moment.


[1] Les réactions les plus marquées sont sans doute venues d’Allemagne où la Chancelière Merkel a fait remarquer que cela ne se faisait pas d’écouter les dirigeants de pays alliés.
[2] Un yottabyte est égal à 1024 bytes. Il n’existe pas, pour l’instant, de mot pour désigner l’unité de rang supérieur.
[4] Philippe Grasset (dedefensa.org), le Bloc Américano Occidentaliste.

vendredi 10 avril 2015

Les Etats-Unis ont aussi leur « Mr. Bean »


Il s’appelle Tom Cotton.
Il n’est pas dans les habitudes de ce blog de se moquer des gens, en particulier en raison de leur apparence physique. Aussi, ne vous y trompez-pas, ce n’est pas à cause de son air d’intellectuel que nous avons choisi de vous parler de Tom Cotton, mais plutôt de ses récents méfaits.
C’est ce sénateur récemment  élu de l’Arkansas qui est la cheville ouvrière du groupe de sénateurs « néo cons » qui ont envoyé une lettre aux dirigeants iraniens pour leur expliquer qu’ils ne devaient pas signer d’accord nucléaire avec Barak Obama. La lettre explique, entre autres que « vous ne semblez pas comprendre le fonctionnement de notre système institutionnel… tout ce qui n’est pas approuvé par le Sénat n’est qu’un accord de gouvernement et le prochain président pourrait révoquer cet accord d’un trait de plume[1] ».
Imaginez-vous des sénateurs français écrivant aujourd’hui aux dirigeants d’un pays étranger en négociation avec la France qu’il ne faut pas signer d’accord avec François Hollande au motif que son successeur pourra annuler cet accord ?
Questionné sur ce qu’il envisageait à la place d’un accord, Tom Cotton, tout d’abord hésitant a fini par expliquer plus tard qu’à son avis une guerre contre l’Iran serait une « promenade de santé[2] » !
Ce qui est « cool » avec les « néo cons », c’est leur incroyable capacité à tirer immédiatement les conséquences de leurs erreurs passées…
Comme je vous le disais dans un article plus sérieux que celui-ci, « si ça n’a pas marché, ce n’est pas parce que l’on a mal fait, c’est parce que l’on n’en a pas assez fait ». Si seulement ils n’avaient pas un tel pouvoir de nuisance !

jeudi 9 avril 2015

Les USA en guerre contre les Etats Unis (II)


Ceci est le deuxième d'une série de cinq articles consacrés à l'évolution de la société américaine depuis 2001 et à l'influence dangereuse de ce pays sur la paix du monde, ou ce qui en reste.

Les faiblesses militaires
Les dirigeants militaires américains citent volontiers la menace terroriste pour justifier les interventions extérieures et l’accroissement exponentiel du budget militaire. En 2014, les Etats-Unis ont dépensé pour leur armée 661 milliards de dollars soit environ 1,8 milliard par jour. Cela représente également le total des dépenses des neufs pays suivant dans la liste des dix pays qui dépensent le plus pour leur défense[1].
Ces chiffres sont ceux donnés officiellement concernant les dépenses du département de la défense. Mais d’après Tom Engelhardt[2], dans un article du 17 février 2015, paru dans l’hebdomadaire américain « The Nation », si on ajoute les budgets des agences de sécurité, le total des dépenses est beaucoup plus près de mille milliards de dollars. En effet, le gouvernement utilise des subterfuges pour cacher une partie des dépenses militaires ou de sécurité. Ainsi, par exemple, les dépenses de guerre (Irak, Afghanistan, etc.) ne figurent pas au budget de la défense. Le financement des armes nucléaires appartient au budget du « Département de l’Energie », soit quelques 18 milliards de dollars en 2013. Ces détails sont donnés par Mattea Kramer et Chris Hellman, deux analystes du “National Priorities Project” une organisation non commerciale qui s’est donné pour mission d’expliquer le budget des Etats-Unis à destination des contribuables américains.
Et pour quels résultats ? La guerre du Vietnam, la plus longue de l’histoire des Etats-Unis qui a vu, au plus fort du conflit, quelques cinq cent mille soldats américains engagés s’est terminée en 1973 par une humiliante défaite.
Les attentats du 11 septembre 2001, qu’aucune agence de sécurité américaine n’avait vu venir, ont marqué un basculement de la politique américaine aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, avec la déclaration de guerre au terrorisme. Il s’agissait d’une grande première : un état qui déclare la guerre à une doctrine, pas à un autre état. Sans état, sans armée ennemie comment évaluer la progression du conflit et sur quelle base va-t-on décider que l’on a gagné… ou perdu ?
Les interventions en Afghanistan (2001), Irak (2003) dont l’armée américaine n’arrive pas à sortir, en Lybie, au Yémen, autant d’échecs qui ont contribué à la création d’Al Qaeda d’abord, puis de l’Etat Islamique et de ses divers avatars. Des interventions qui ont mis face à face la plus grande puissance du monde et de modestes adversaires, pour se terminer par la victoire des derniers. De septembre 2001 à janvier 2015, pas une seule fois l’armée américaine n’a pu faire état d’un succès durable dans une intervention d’aucune sorte, sans parler de guerre. Si l’on exclue les victoires mémorables de l’invasion de la Grenade en 1983 et du Panama en 1989 (victoires sans opposition il est vrai), l’armée la plus puissante du monde n’a pas gagné une guerre ou un conflit depuis la deuxième guerre mondiale.
Au contraire, l’activisme américain dans le monde et, en particulier au Moyen Orient a contribué à renforcer le terrorisme islamiste. Comme l’explique Jacques Sapir sur son blob : « Le soi-disant « Etat Islamique » se développe sur les ruines laissées par l’intervention de ce qu’avec Maurice Godelier nous appelions en 2003 « l’isolationnisme interventionniste providentialiste » des Etats-Unis. C’est cette intervention, avec ses suites, qui a durablement déstabilisé la région. Elle se fit au mépris du droit international et du droit des individus[3] ».
Au début de 2015, les Etats-Unis en sont à leur troisième intervention en Irak douze ans après le début des hostilités, après la promesse électorale de Barak Obama en 2008 de sortir d’Irak. On portera au crédit du président qu’il a failli réussir à retirer son armée, avant de revenir pour combattre sa créature, l’Etat Islamique.
L’Afghanistan, si on y regarde de près, est une opération qui a débuté en 1979 sous l’égide de la CIA dès le début de l’invasion soviétique et au cours de laquelle les Etats-Unis ont soutenu, armé et formé les combattants opposés à l’armée soviétique, mais en face desquels il se sont retrouvés en 2001, avec, en prime, la création d’Al-Qaeda.
On pourrait donc dire qu’en l’espace de vingt cinq ans, les Etats-Unis qui étaient restés virtuellement sans ennemi et dont le système économique semblait triompher sur presque toute la planète et qui avaient l’armée la plus puissante du monde ont accumulé erreurs et défaites vis à vis d’ennemis qu’ils s’étaient pour beaucoup fabriqués eux mêmes.
Mais tout le monde n’y a pas perdu, et c’est sans doute pourquoi le mouvement se poursuit aujourd’hui encore. En effet, cette période et en particulier les quinze dernières années ont vu se développer aux Etats-Unis un état dans l’état, le complexe militaro industriel et les services de sécurité. Le premier était déjà en excellente santé. Le second a grandi sous l’égide d’une nouvelle structure d’état, le Département de la Sécurité Intérieure[4], sorte de monstre tentaculaire qui regroupe pas moins de dix sept agences[5] et emploie des milliers de sociétés privées de sécurité. Sous les efforts conjugués du complexe militaro industriel, du pentagone et du Département de la Sécurité Intérieure, les Etats-Unis sont devenus un « état de surveillance »  au delà de l’imagination de Georges Orwell.
En plus de ces différentes agences fédérales, les années 2001 à 2014 ont vu se développer un nombre impressionnant de sous-traitants civils spécialisés dans les opérations de sécurité, voire les opérations de guerre. Ainsi, la tristement célèbre société « Blackwater » dont près de mille employés assuraient la sécurité de diplomates en Irak. Devenue « Academi » après une bavure en Irak dans laquelle 31 civils irakiens ont été tués ou blessés en 2007, cette société a touché près de 570 millions de dollars dans le cadre de la lutte anti drogue en Afghanistan, suivant le dernier rapport de l’Inspecteur Spécial Général pour la Reconstruction de l’Afghanistan (Special Inspector General for Afghanistan Reconstruction, ou SIGAR).
Tout est organisé pour, officiellement, assurer la « sécurité de l’Amérique ». Mais en réalité, il semblerait que tout soit organisé pour assurer la sécurité des forces de sécurité et de leurs dirigeants. Et tout est bon pour atteindre cet objectif. Lorsque le sénat a publié un rapport expurgé et pourtant effarant des différentes tortures utilisées par la CIA, pas un seul de ses dirigeants n’a été renvoyé, suspendu ou même simplement réprimandé. Après les évènements de Fergusson où un civil non armé (mais noir) a été tué par un policier, comme dans d’autres cas récents de morts de civils désarmés, les policiers concernés n’ont pas été réellement inquiétés non plus. De la même façon, les Etats-Unis ont refusé toute légitimité à des tribunaux étrangers dans la poursuite de civils américains employés par les sociétés de sécurité opérant à l’étranger
(à suivre) 


[1] Selon le Stockholm International Peace Research Institute
[3] Jacques Sapir, in Le tragique et l’obscène, 25 septembre 2014, http://russeurope.hypotheses.org/
[4] “Department of Homeland Security”
[5] Dont les moins connues sont sans doute l’Agence Géospatiale de Renseignements (National Geospatial-Intelligence Agency) qui emploie seize mille personnes pour faire un travail à peine supérieur à ce que Google Earth offre gratuitement, ou le Bureau National de Reconnaissance, NRO (National Reconnaissance Office).

mardi 7 avril 2015

Les USA en guerre contre les Etats-Unis (I)

Ceci est le premier d'une série de cinq articles consacrés à l'évolution de la société américaine depuis 2001 et à l'influence dangereuse de ce pays sur la paix du monde, ou ce qui en reste.

Première partie : Le besoin de "narrative"

Les citoyens américains ne savent pas que leur pays est en guerre. Leurs dirigeants ne veulent pas le savoir. Les uns ne savent pas, les autres ne veulent pas savoir qu’ils sont en guerre contre eux-mêmes. Il y a pourtant des indices. Par exemple, s’ils se demandaient vraiment, sérieusement, d’où vient le terrorisme qu’ils prétendent combattre maintenant. Ou, pour s’arrêter à des questions plus concrètes, la police de New York a-t-elle vraiment besoin de fusils d’assaut et de mitrailleuses, ou encore, la police d’un comté de campagne a-t-elle vraiment besoin de véhicules blindés renforcés pour protéger les policiers des mines artisanales postées sur le bas-côté de la route, comme en Irak ? Les USA sont en guerre contre leurs intérêts réels et contre leur population.
La défense incohérente de leur hégémonie sur le monde et de leurs intérêts financiers les mène à une catastrophe programmée. Le seul espoir d’une Europe aveugle, peureuse et désorientée (parce que peureuse) est de ne pas trop souffrir des derniers moments de l’effondrement. Plus nos liens avec les Etats-Unis seront forts et plus nous souffrirons.
Le comble est que nous avons encore le choix, je devrais plutôt dire un certain choix. Nous pouvons encore prendre des mesures pour limiter les dégâts. Mais il faudrait pour cela couper un cordon que les autorités américaines, de leur côté s’emploient à renforcer le plus possible. Les moyens sont multiples mais reposent essentiellement sur la manipulation, ou, dit plus directement, la « capacité des Etats-Unis à modeler l’opinion » chère à Barak Obama[1].
Cette capacité s’effrite sérieusement ces derniers temps, mais les dirigeants européens sont trop intoxiqués encore pour s’en apercevoir. Quant aux autorités américaines elles ont commencé à voir le danger et leur réaction a été comme d’habitude, violente. L’affrontement leur tient lieu de réflexion depuis longtemps. Comme disent les Russes « tu t’énerves, Jupiter, donc tu as tort »[2].
Le besoin de « narrative » à usage externe et à usage interne.
Les autorités américaines ont besoin de construire un ou des « récits » (narratives) à usage externe, ceux qui leur servent précisément à « façonner l’opinion mondiale » mais ils les utilisent également pour soigner la dissonance cognitive que leur comportement agressif provoque. C’est ainsi qu’est née le premier « récit » de l’histoire américaine, la notion de « Destinée Manifeste », théorisée en 1845 par le journaliste américain, John O’Sullivan. Il cherchait à établir une sorte de « base morale » à la colonisation du continent nord américain. Selon lui, « C'est notre destinée manifeste de nous déployer sur le continent confié par la Providence pour le libre développement de notre grandissante multitude. »
Comme l’explique Françoise Clary de l’Université de Rouen, « En introduisant l’expression au milieu de l’année 1845, le journaliste John O’Sullivan, offrait aux Américains un mythe propre à légitimer le développement de l’empire. Associant deux idées, démocratie et empire, il justifiait la spoliation des ethnies qui côtoyaient les Anglo-Américains ».
Le danger de l’utilisation du « récit » est qu’il est addictif et amène inéluctablement, plus ou moins rapidement, à évoluer dans une sorte de monde virtuel d’où sont exclues toutes les informations qui risqueraient de mettre en doute ce « récit ». Dimitri Medvedev, alors président de la Fédération de Russie pointait précisément ce danger en expliquant que le problème principal des relations USA-Russie résidait dans le fait que le premier pays vivait dans un monde virtuel, alors que le second vivait dans le monde réel.
Plus récemment, Jay Ogilvy un analyste de la société Stratfor[3] créée par Georges Friedman[4], expliquait que le désir de diaboliser Vladimir Poutine et la volonté de considérer l’Ukraine comme un pays d’Europe de l’Est comme un autre empêchaient les médias américains de voir ce qui se passe réellement en Ukraine.
Aucun dirigeant américain, ou presque ne semble échapper à cette addiction. Les symptômes sont toujours les mêmes, excès confiance en soi et en la destinée manifeste des Etats-Unis, mais surtout une étonnante sorte de « cécité sélective ». Ainsi, en septembre 2014, le président Obama citait la stratégie américaine au Yémen comme un modèle de ce qu’il fallait faire selon lui en Irak et en Afghanistan. L’histoire n’a pas mis longtemps à juger cette politique.
Car c’est un autre symptôme du même mal : la tendance à faire toujours la même chose en s’attendant à chaque fois à un résultat différent. Albert Einstein pensait que c’était une bonne définition de la folie. Faut-il en conclure que l’abus de « récit » conduit à la folie. Si on en juge par l’évolution de la situation en Europe et aux risques de guerre que nous fait courir la crise ukrainienne, on pourrait en effet le penser.
L’abus de « récit » contribue à une sorte d’asphyxie du cerveau, privé du matériel nécessaire à la réflexion : le faits. En excluant systématiquement les faits qui contredisent un raisonnement initial, on bloque toute possibilité de nouveau raisonnement et le cerveau « rouille ».
La maladie a depuis longtemps traversé l’Atlantique mais, grâce au ciel, un certain nombre de journalistes (assez peu il est vrai dans les médias officiels), d’analystes et même de politiques semble immunisés, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe.


[1] Discours à West Point en mai 2014. Dans ce discours il expliquait également : « les Etats-Unis demeurent la nation indispensable. Il en a été ainsi au siècle dernier et cela se poursuivra dans le siècle à venir « .
[2] Andrew Lack, nouveau directeur du BBG (US Broadcastings Board of Governors), dans le cadre d’une interview au New York Times en janvier 2015 mentionne la chaine RT (Russia Today) comme une menace à laquelle son agence doit faire face au même titre que l’Etat Islamique ou Boko Haram.
[3] Stratfor, société privée d’analyse géopolitique, est souvent surnommée la “CIA privée”
[4] Georges Friedman s’est illustré récemment en donnant une interview au quotidien russe « Kommersant » dans lequel il expliquait que les autorités américaines avaient organisé le coup d’état en Ukraine en 2014, avant de conclure dans une impressionnante contorsion sémantique que c’était à cause du désir expansionniste de la Russie.

mardi 24 mars 2015

Ukraine : les enjeux de la lutte des oligarques


J’exposais hier les premières étapes de ce que j’ai appelé la guerre des oligarques ukrainiens. Cette guerre se déroule en fait entre deux clans, mais ceux-ci sont représentés par deux personnes qui ont émergé des luttes de pouvoir toujours présentes depuis les années 90, mais exacerbées par les évènements de 2014 et le coup d’état qui a porté Piotr Poroshenko au pouvoir. Il s’agit, évidemment du président Poroshenko et du gouverneur de la région de Dniepropetrovsk, Igor Kolomoïski. C’est, bien entendu, une lutte pour des intérêts économiques, mais aussi une lutte pour le pouvoir en Ukraine.
La première bataille évoquée hier s’est jouée sur le terrain de deux sociétés d’état dans lesquelles Igor Kolomoïski a des positions de contrôle, Ukrtransnafta et Ukrnafta. Deux sociétés des secteurs du pétrole et du gaz, mais surtout propriétaires des principaux réseaux de gazoducs et oléoducs en Ukraine.
Lundi, en réponse à l’attaque de Piotr Poroshenko, Igor Kolomoïski annonçait qu’il bloquait les comptes du président dans sa banque, Privat Bank. Une source russe parlait d’un total de cinquante millions de dollars ainsi bloqués, mais je n’ai pas pu avoir de confirmation de ce chiffre par une autre source. Le principe même du gel des comptes est important. D’autre part, Piotr Poroshenko doit être prudent dans sa riposte concernant Privat Bank car c’est la plus grande banque du pays et sa disparition porterait un coup mortel à une économie ukrainienne déjà bien faible.
A noter également, les allusions plutôt bienveillantes  faites par le même Igor Kolomoïski à propos des républiques de Donetsk et Lougansk. Prépare-t-il le terrain à une possible entente ?
La virulence de la réaction du gouverneur de Dniepropetrovsk a inquiété suffisamment Piotr Poroshenko pour qu’il décide d’envoyer deux bataillons de la garde nationale dans cette région, pour y maintenir le calme, peu soucieux de se retrouver avec une nouvelle région en sécession.
Il s’agit donc, maintenant, de beaucoup plus que des escarmouches. Que peut-il sortir de cet affrontement. En regardant les forces en présence, et à supposer que les deux hommes soient seuls face à face avec leurs armées, il me semble que l’avantage irait à Igor Kolomoïski. Mais Piotr Poroshenko doit le savoir. On peut donc se demander pourquoi il a lancé l’affrontement ? La réponse la plus évidente est qu’il se sait soutenu par ses parrains américains.
Le ministre russe des affaires étrangères, Serguei Lavrov, interrogé sur la position américaine à propos des accords de Minsk déclarait : « Selon nos informations, tout en saluant oralement les accords de Minsk, les Américains s'efforcent de les interpréter à leur manière, et cette interprétation est ensuite reproduite à Kiev. J'ignore ce qui va en premier – si l'interprétation de Kiev est soutenue par les USA ou si les parties se concertent avant que Kiev annonce sa position. Le jour de l'adoption par le parlement de ce décret très controversé, transgressant et allant à l'encontre des accords de Minsk, le Vice-président Joe Biden a téléphoné au Président ukrainien Piotr Porochenko pour le féliciter de l'adoption de ce document interprété par Lougansk et Donetsk comme un trait tiré sur le règlement conformément aux accords du 12 février. »
Les Etats-Unis sont maintenant proches de devoir admettre une cuisante défaite en Ukraine. L’objectif de départ d’organiser un changement de pouvoir qui leur permettrait de contrôler l’ensemble du pays est tout près d’échouer, de même que la tentative de forcer la Russie à intervenir militairement s’est heurtée au calme du président russe. La tentative plus limitée mais tellement plus importante de mettre la main sur la péninsule de Crimée a, elle, totalement échoué. Et pourtant, quel enjeu ! Chasser la flotte russe de Sébastopol, y installer une base de l’Otan et ainsi contrôler totalement la Mer Noir après en avoir chassé la Russie ! Les plans d’installation en Crimée étaient prêts ! Et voilà qu’en quelques jours, au terme d’une manœuvre reconnue par de nombreux pays comme un cas d’école, la Crimée obtenait son rattachement à la Fédération de Russie, sans effusion de sang. Le président Poutine avait de bonnes raisons de se réjouir dans l’interview qu’il a donnée récemment à l’occasion du premier anniversaire du rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie.
Quel peut être maintenant leur objectif avant une sortie peu glorieuse ? Le but ultime, quand tout le reste aura échoué est sans doute de laisser derrière soi un chaos le plus total possible. La méthode a été utilisée dans d’autres pays. Mais il y a encore un objectif important pour les Etats-Unis, c’est d’organiser la reprise en main de tous les tubes qui traversent l’Ukraine à destination de l’Europe par un gouvernement à la solde de Washington. Nous venons d’assister à la première phase d’une telle opération dans l’affrontement qui oppose Piotr Poroshenko à Igor Kolomoïski. Le succès de l’opération mettrait l’Europe à la merci des Etats-Unis pour ses approvisionnements en gaz. Au moment où un nombre de plus en plus grand de pays européens met en cause la politique américaine, cette arme serait la bienvenue.
Quelles chances ont-ils d’y parvenir ? On peut imaginer raisonnablement qu’après avoir montré ses propres « muscles » qui sont puissants, et si cela n’est pas suffisant, Igor Kolomoïski va tenter un rapprochement avec les républiques de Donetzk et de Lougansk. L’interview de ce jour dans laquelle il réclame que Kiev tienne ses promesses en matière de régionalisation est une indication dans ce sens. Si cela devait se produire le sud et l’est de l’Ukraine représenteraient une force trop importante pour Kiev. Dans ces conditions, une aide militaire et des livraisons d’armes à Piotr Poroshenko pourraient sembler la seule issue possible au parti de la guerre qu’il soit ukrainien ou américain. On en viendrait à la deuxième option, créer le chaos et se retirer en laissant l’Union Européenne et la Russie régler le problème ce qui ne manquerait pas de les affaiblir économiquement tous les deux. Maigre consolation.
Cela dit, on peut aussi se poser des questions sur l'efficacité des livraisons d'armes américaines quand on sait que les armes livrées par ce pays au Yémen ont mystérieusement disparu. On parle de cinq cent millions de dollars d'armes et de matériels en tous genres.

dimanche 22 mars 2015

Les oligarques ukrainiens se font la guerre


Les luttes politiques en Ukraine se doublent maintenant, comme c’était prévisible, de luttes économiques. Maïdan qui devait apporter au peuple ukrainien la démocratie et la « prospérité européenne » n’aura finalement été qu’un immense jeu de chaises musicales.
Les premiers manifestants voulaient se débarrasser des oligarques qui les gouvernaient et de la corruption quasi généralisée dans les milieux politiques. Pour finir, ils ont échangé les oligarques au pouvoir contre d’autres oligarques et la corruption n’a pas disparu, ce sont simplement les circuits qui ont changé. La grande oubliée dans l’affaire a été, bien entendu, la démocratie. On avait oublié d’expliquer aux Ukrainiens que les dirigeants de l’Union Européenne avaient une vision très édulcorée de la démocratie[1].
Jusqu’à présent, les changements s’étaient fait dans la coulisse, sans éclats publics. Cela vient de changer. Le président Poroshenko a remplacé le directeur général de la société Ukrtransnafta, société d’état qui est propriétaire des oléoducs ukrainiens. Le directeur précédent était un homme d’Igor Kolomoïski, le nouveau directeur est un homme de Piotr Poroshenko. Quelle différence cela fait-il me direz-vous puisque de toute façon il s’agit d’une société d’état ? Cela fait en réalité une grande différence à cause des pratiques du pays[2]. Le directeur général peut négocier des tarifs préférentiels avec ses « patrons » ce qui permet de détourner une part importante des bénéfices, il peut également décider qui a accès au réseau et qui n’y a pas accès. La société pétrolière russe Lukoil en sait quelque chose qui a du fermer une de ses raffineries à cause de cela.
Ainsi donc, le gouvernement a décidé que ce ne seraient plus les mêmes qui profiteraient de la situation. Jeudi le parlement a passé une loi permettant aux autorités de reprendre le contrôle de ces sociétés[3]. Il a nommé un nouveau directeur général qui a été installé par les forces de police car son prédécesseur ne voulait pas céder la place. Le soir même, Igor Kolomoïski s’invitait dans les locaux avec quelques hommes de main qui défoncèrent la porte pour entrer. Il s’agissait selon lui, de « consulter » des documents relatifs au changement de direction.
Selon le site ukrainien Ukraïnskaya Pravda[4] (http://www.pravda.com.ua/) le ministre de l’énergie, Vladimir Demchishin était sur place et c’est lui qui a pris la décision de ne pas faire appel à la police pendant le raid de Kolomoïski. Ce dernier aurait, paraît-il, toujours selon ce site d’information très populaire en Ukraine, menacé de se déplacer à Kiev avec deux mille de ses volontaires pour faire valoir ses droits sur cette société, mais aussi sur Ukrnafta, une autre société pétrolière d’état dans laquelle il est actionnaire minoritaire, mais dont il contrôle la direction.
Jusqu’à présent, la plupart des oligarques ukrainiens avaient fait profil bas. Leurs engagements politiques ne leur servaient qu’à protéger leurs intérêts financiers. Il y avait eu quelques luttes publiques, quelques meurtres, mais l’intérêt de tous était évidemment de maintenir un calme propice aux affaires. Le seul oligarque d’importance qui ait été éliminé du jeu politique a été Pavlo Lazarenko.
Après avoir commencé sa carrière politique comme gouverneur de la région de Dniepropetrovsk, il est devenu premier ministre de Leonid Kutchma. A cette période, la société « United Energy System of Ukraine, » (YESU) a connu un développement extrêmement rapide pour devenir le plus grand groupe industriel et financier d’Ukraine. Lazarenko était considéré comme le plus riche oligarque de la région de Dniepropetrovsk et un actionnaire caché de cette société. La position de Lazarenko l’a mis en conflit avec un certain nombre de puissants intérêts et est même allé jusqu’à le faire considérer comme un danger par le président Kutchma. Il a été accusé de corruption, détournement de fonds publics et transferts illégaux à l’étranger. Le parlement ukrainien a suspendu son immunité parlementaire en 1999. Lazarenko a réussit à s’enfuir pour être arrêté aux Etats-Unis et accusé de blanchiment d’argent. Un tribunal de San Francisco l’a condamné en 2006 à neuf ans d’emprisonnement.
Cela a sonné le glas de la société YESU qui a été sortie du marché du gaz pour être ensuite rachetée par morceaux par les anciens concurrents de Lazarenko. On notera au passage que Youlia Timoshenko s’est lancée dans la politique et les affaires au côté de Lazarenko, comme directrice de YESU de 1995 à 1997.
Mais depuis cette affaire, aucun oligarque d’un tel niveau n’avait subit ce sort. Est-ce ce qui se prépare pour Igor Kolomoïski ? Les temps ont changé et Kolomoïski dispose de quelques arguments dont ne disposait pas Lazarenko. Dans le domaine politique, nommé gouverneur de Dniepropetrovsk avant l’élection de Poroshenko, il est toujours considéré comme l’homme qui a empêché la région de Dniepropetrovsk de faire sécession. Son collègue de Donetsk, Serguei Taruta n’a pas eu le même succès.
C’est un des plus riches oligarques d’Ukraine. Sa fortune est estimée, suivant les sources entre 1,3 et 3 milliards de dollars. La différence s’explique par l’opacité dont les oligarques entourent leurs affaires. Il est à la tête de la plus grande banque d’Ukraine, Privat Bank[5] et contrôle quatre chaînes de télévision dont deux ayant une couverture nationale.
Mais surtout, il a su nouer des liens avec les partis nationalistes dont il est un bailleur de fonds et il a organisé un bataillon militaire, Azov, qui bien que faisant partie des forces de sécurité du pays, n’obéira vraisemblablement qu’à celui qui assure les soldes mensuelles et l’équipement. Dans un pays en guerre civile, c’est un argument de grand poids.
Piotr Poroshenko se sent-il tout à coup assez fort pour s’attaquer à un adversaire de cette taille ? Son utilisation du double discours, un quand il est à l’étranger et négocie à Minsk et un autre quand il rentre en Ukraine ne le laisse pourtant pas supposer. Ses sponsors étrangers l’ont-ils convaincu qu’il devait lutter sérieusement contre la corruption pour continuer à recevoir l’aide du FMI ?
Une chose semble acquise, c’est qu’aucun oligarque n’est intéressé par l’introduction des standards de concurrence libre et équitable, car cela signifierait un changement complet de nature de leurs activités. D’autre part, les parrains américains de la révolution ukrainienne ne sont pas gênés par ce genre de pratiques. On l’a vu une première fois quand ils ont soutenu le régime de Boris Eltsine en Russie dans les années 90.
Une occasion a été perdue il y a environ un an. Les populations de l’Est de l’Ukraine auraient peut-être pu se joindre à celles de l’Ouest dans un mouvement commun contre l’oligarchie et la corruption. Mais une issue plus ou moins pacifique de ce genre ne faisait pas les affaires du département d’état américain. Ainsi, l’exaltation du nationalisme ukrainien, la place donnée aux mouvements d’extrême droite comme Pravyi Sector ont joué un rôle de repoussoir pour les russophones du Donbass, alors que les partisans de l’ancien président Ianoukovich, de leur côté agitaient l’épouvantail de la menace fasciste.
La lutte des oligarques est une nouvelle péripétie de la lente descente aux enfers d’un pays qui a succombé aux sirènes cyniques de l’Union Européenne et des Etats-Unis.


[1] Se référer, par exemple aux déclarations de Jean-Claude Junker à propos de la Grèce : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Pour les Français, souvenons nous de 2005 !
[2] Pratiques que j’ai pu observer dans la Russie de Eltsine des années 90 sous « protectorat » des conseillers américains
[3] Cette loi, en particulier, abaisse le quorum requis pour la validation des votes dans les réunions de sociétés dont l’état est actionnaire
[4] Ce portail n’aurait pas, selon une étude de Slawomir Matuszak du «Center for Eastern Sutides » de Varsovie de lien avec le milieu des affaires tout puissant dans les médias ukrainien (« The influence of business groups on Ukrainian politics »)
[5] On apprenait samedi que Kolomoïski avait fait bloquer les comtes de Piotr Poroshenko dans cette banque!