jeudi 18 juin 2015

La Russie n’a jamais appartenu au G7


D’abord G5, puis rapidement G6 avant de devenir G7, le groupe mettra vingt deux ans pour devenir G8. Encore seize ans et le voilà à nouveau G7. Est-ce le début d’une tendance ? La baisse va-t-elle se poursuivre et si oui, où s’arrêtera-t-elle ?
Le groupe qui avant 1975 réunissait de façon informelle cinq pays, l’Allemagne, les Etats-Unis, la France, le Japon et le Royaume Uni, est passé à six cette année là avec l’arrivée de l’Italie puis à sept avec le Canada en 1976. En 1998, le G7 accueillait la Russie, une Russie affaiblie par sept ans d’une transition mal maitrisée par des dirigeants sans expérience de ce processus, conseillés par des étrangers sans beaucoup plus de compréhension de la situation, quand ils n’étaient pas rêveurs ou de mauvaise foi.

Lorsque Boris Eltsine participe pour la première fois à une réunion en tant que membre, ce n’est toutefois pas sa première intervention au G7 et avant lui, Mikhaïl Gorbachev était également intervenu, en marge du sommet, en 1991. Il venait chercher une aide financière et repartit les mains vides. A chaque fois, la Russie n’était pas apparue comme un partenaire potentiel, mais comme un quémandeur d’aide. La démarche ne faisait pas l’unanimité en Russie non plus et Vladimir Girinovski, par exemple, se plaignait qu’un dirigeant de la Russie « demande la permission d’assister au sommet dans le couloir ».

Il y avait des voix à l’intérieur du groupe qui soutenaient l’entrée de la Russie comme, par exemple, celle de Jacques Attali, le président de la BERD ou celle de l’Allemagne, mais elle était combattue par le Japon. Elle s’est donc faite progressivement, le pays n’étant tout d’abord associé qu’au volet politique des sommets à Naples en 1994 et à  Halifax en 1995. Pour beaucoup de pays à ce moment, l’entrée de la Russie était vue comme une nouvelle possibilité de contrôler l’économie du pays et ce n’est pas un hasard si un des plus chauds partisans de cette entrée était l’Allemagne, détentrice en 1992 de près de la moitié de la dette extérieure russe.

Ainsi, du 15 au 17 mai 1998, le sommet de Birmingham voyait la Russie rejoindre le groupe qui devenait le G8. Mais cette entrée n’était encore que partielle, il y avait des volets de la discussion auxquels elle ne participait pas et on attendait d’elle qu’elle s’intègre progressivement au système économique mondial. Le sommet de 2002 au Canada verra une plus grande intégration, au moins au niveau politique en raison du début de la guerre généralisée contre le terrorisme, mais, là encore, des soupçons subsisteront sur la capacité de la Russie à participer à la lutte anti terroriste dans le domaine financier. On décidera toutefois que le pays prendra désormais son tour dans la présidence tournante et accueillera le sommet de 2006, à Saint-Pétersbourg. Logiquement, ce tour devait revenir huit ans après, en 2014 et le sommet était programmé pour Sochi. Le coup d’état d’Ukraine et ses suites devaient en décider autrement.

L’Ukraine était en réalité une excuse, une occasion de se débarrasser d’un partenaire dont la voix dissonante devenait de moins en moins supportable à mesure que diminuait la confiance d’un certain nombre de membres dans les incommensurables bienfaits du néo libéralisme. C’est un phénomène psychologique bien connu, plus on se sent sûr de soi et plus on est prêt à accepter les critiques. Quand cette confiance en soi diminue, les critiques sont rapidement prises pour des mises en causes qui ne font qu’augmenter le malaise né de la baisse de confiance. On cherche alors, dans tout groupe à exclure celui qui a le front de ne pas adhérer à la « pensée de groupe » en vigueur.

Et dès le début des années 2000, la Russie faisait entendre une voix progressivement de plus en plus indépendante, non consensuelle à mesure que s’affirmait sa confiance en une nouvelle voie politique.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, le consensus. On se réunit une fois par an, entre gens de bonne compagnie et il faut que tout le monde soit d’accord. D’accord avec qui ? En voilà une question, tout le monde le sait bien, avec le « pays indispensable », et comme entre gens de bonne compagnie la contradiction n’a pas sa place, on n’invite plus ceux qui n’ont pas compris cette règle du jeu implicite.

Depuis plusieurs années, les Etats-Unis se sont confortablement installés dans un déni de réalité qui a grandi progressivement pour atteindre maintenant des sommets. Ils vivent dans un monde virtuel « proudly made in America » et un mépris total de la réalité. Dans cette "réalité" américaine, on affirme, et point n’est besoin de prouver ce que l’on avance car on crée la vérité en parlant. Il est vrai que la dernière fois qu’ils se sont laissés aller à essayer de prouver ce qu’ils avançaient, les résultats n’ont pas été vraiment probants. Vous vous souvenez des fioles de poudre blanche de Colin Powell à l’ONU ?

Dans ce monde virtuel, on ne peu tolérer de voix discordantes car ces voix sont comme des cris qui ne manqueront pas de réveiller le somnambule et chacun sait comme il est dangereux de réveiller un somnambule ! On n’accepte plus à sa table que des interlocuteurs qui ne poseront pas les questions qui fâchent, celles qui réveillent.

Depuis 1998, la Russie était une voix discordante dans ces réunions. On tolérait cette voix tout le temps que le pays était faible ou considéré comme tel. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, donc elle agace. Si on la laissait faire elle nous empêcherait de vivre dans notre « réalité améliorée ». Qu’elle s’en aille et même si en faisant cela on la pousse vers des organisations qui représentent plus de la moitié de la population mondiale, dans notre monde à nous, elle est désespérément isolée. D’ailleurs, dans la conférence de presse finale du dernier sommet en Allemagne, Barak Obama a accusé la Russie d’isolationnisme ! Etonnant, non ?

Le bassin atlantique est en pleine dépression. Il semble aller se répétant : « Le monde a changé, il change toujours, mais nous ne voulons pas le savoir. L’ancien monde était si confortable, on ne nous forcera pas à en changer ». Sahra Wagenknecht, députée au Bundestag et membre du parti "Die Linke", parle à propos de la dernière réunion du G7 de « cour de récréation de l’asile de fous ».

Pendant ce temps, la Russie s’engage dans sa propre voie, une sorte de voie médiane entre communisme et libéralisme. N’oublions pas que le pays a goûté des deux systèmes entre 1917 et 2000. Que cette voie déplaise à certains, à l’étranger, est parfaitement légitime, après tout, les institutions russes ont été construites dans une culture particulière et si on appartient à une autre culture, tout cela peut paraître étrange ou incompréhensible. On peut ne pas souhaiter que le système russe soit appliqué dans son propre pays, là aussi la réaction n’est pas seulement légitime, elle est logique. Mais de quel droit pourrait-on reprocher à un peuple de vouloir vivre selon sa culture, selon ses valeurs, dans les limites des frontières de son pays ?

Les réactions de l’occident vis à vis de la Russie sont passées d’une certaine tolérance à une opposition violente non seulement à mesure que le pays se rétablissait et retrouvait de son importance passée, mais aussi à mesure que les populations occidentales commençaient à douter du système qui leur était imposé, et il est tout à fait significatif que parallèlement à la montée de l’opposition des dirigeants européens vis à vis de la Russie, la démocratie ait été de plus en plus souvent remise en cause dans ces pays mêmes qui songent toujours à l’imposer au monde.

Le Russie a fait un choix de société qui n’est pas celui des pays occidentaux, elle a choisi de remettre l’homme au centre du système quand les pays de G7 continuent à garder l’œil fixé sur des indices économiques qui n’ont plus rien à voir avec le bien-être des populations. Elle n’a donc plus sa place au sein de ce groupe.

Après avoir cherché son chemin dans les pas des Etats-Unis puis de l’Europe et comprenant que ces chemins menaient à des impasses, la Russie de Vladimir Poutine a choisi une troisième voie. Il est intéressant de noter que c’est précisément la prise de conscience de l’impasse dans laquelle l’occident semblait s’engager qui a, d’un côté, poussée la Russie dans cette direction et a, de l'autre, rendu cette décision insupportable aux membres de ce même groupe.

La Russie n’a jamais fait partie du G8 et elle ne pourra jamais y trouver sa place, car elle a pris un autre chemin. A-t-elle raison de le faire, l’avenir nous le dira, mais les autres membres du groupe ont trop peur de l’avenir pour accepter les voix dissidentes en leur sein. C’est pourquoi Moscou observe de loin et avec un intérêt somme toute assez limité les discussions à propos de son éventuel retour. Comme pour les sanctions, la participation de la Russie au G7 est devenu le problème de l’Occident. Ce n’est plus celui de la Russie.

Et du côté du G7, donc, l’avenir ne semble pas très assuré. Le dernier sommet a pris une tournure nouvelle, le G7 s’étant transformé en G6+1 pour certains, ou pour d’autres, dont je suis, plutôt en G5+2. Le changement est visible jusque sur certaines photos qui montrent Barak Obama et Angela Merkel face à face, ou côte à côte marchant en avant du reste du groupe.

On y retrouve la nouvelle configuration du monde occidental. En tête les Etats-Unis toujours aussi persuadés que c’est leur destinée de diriger le monde et de montrer à chacun où se trouvent le bien et le mal, de régler les différents sur la base du droit américain même lorsque tous les éléments du litige se trouvent hors des Etats-Unis. Parallèlement à cela, l’Allemagne qui depuis quelques temps a pris conscience et accepté son rôle de première puissance européenne joue sa partition de premier violon.

Une fois encore, la position de la Russie a servi de révélateur des évolutions. Lorsque l’Allemagne a abandonné son attitude conciliante vis à vis de la Russie en 2013/14, beaucoup se sont dit qu’elle le faisait sous la pression américaine, ce que j’ai moi-même pensé (et écrit ici) en me demandant quels pouvaient être les arguments américains pour provoquer un tel changement. En vérité, j’avais comme tout le monde les éléments sous les yeux, mais je ne les avais pas arrangés comme il fallait.

C’est la désormais célèbre photo de Barak Obama et Angela Merkel face à face pendant une pause champêtre du dernier sommet qui m’a permis de mettre tout cela en place. L’Allemagne a vraiment intégré une position qui l’intimidait peut-être un peu jusque là, ou qu’elle craignait de montrer trop tôt avant qu’elle ne juge son emprise définitive, celle de maître de l’Europe. Après ce déclic, tout s’est mis en place. Le comportement allemand en Europe, l’austérité imposée et qui ne profite qu’à l’Allemagne, ses prises de position dans la crise grecque et les qualificatifs peu amènes dont certains politiques allemands ont affublé les Grecs, et le tournant dans la politique vis à vis de la Russie.

Même les dirigeants économiques allemands qui jusque là avaient su faire entendre leur voix et peser sur la politique de leur pays vis à vis de la Russie qui est tout de même un marché essentiel pour eux, même eux donc, ont été réduits au silence, pour un temps au moins. C’est que, non contente de prendre le pouvoir en Europe, Angel Merkel a réussit un coup de maître en étendant son emprise en Europe de l’Est en douceur et sous couvert de l’extension de l’Union Européenne. Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de la coopération américano allemande sur le dossier Ukraine et vis à vis de la Russie.

Comment les dirigeants français ont-ils pu se laisser entrainer dans le piège reste cependant une énigme pour moi dans la mesure où je rejette, pour le moment, l’explication facile d’une incompétence rare, ou de la peur. Une peur qui viendrait d’où, d’ailleurs. Cela dit, nous sommes gouvernés par un homme qui a construit sa carrière politique sur la fabrication de compromis à l’intérieur de son parti, compromis dont le seul intérêt apparent était avant tout de sauver l'unité du parti et le poste de son président…

Pour ce qui est des intérêts de la France, de son indépendance qui par le passé a servi non seulement la France mais une partie du monde, il faudra attendre encore !

mercredi 3 juin 2015

Où allez-vous Mme Merkel ?


Le 21 octobre 2014 je posais la question : “Où allons-nous Mme. Merkel ?” Le ton de cet article n’a évidemment rien à voir avec le fait qu’elle ne m’ait pas répondu. Je lui en veux d’autant moins qu’elle ne connaît peut-être pas la réponse.
Le monde occidental est très hiérarchisé et les chefs « exceptionnels » ne donnent à leurs exécutants que le minimum d’informations dont ils ont besoin pour remplir leur mission. Car à l’évidence, Mme Merkel, comme ses collègues européens, est en service commandé.
Me refusant à mettre en doute son fonctionnement intellectuel, je ne peux qu’en venir à cette conclusion quand je lis dans un quotidien allemand qu’elle aurait dit que : « la réunification de la Crimée avec la Russie, l'activité de l'EI, la propagation des infections et le changement climatique (en) font partie » des dangers  qui menacent la communauté international. N’oublions toutefois pas, au passage, que dans la langue occidentale, « communauté international » désigne les bassin atlantique.
A-t-elle bien compris les instruction ? J’ai eu un léger doute en réalisant qui était responsable de la plupart de ces dangers.
La réunification de la Crimée avec la Russie ? C’est le résultat du coup d’état orchestré par les Etats-Unis et leurs supplétifs européens. On notera que tout s’est passé suivant la volonté de la population[1] et sans qu’un coup de feu ne soit tiré[2]. Voilà un danger dont je m’accommoderais, s’il n’était transformé en prétexte par les Occidentaux.
L’activité de l’EI ? Mais qui a créé les conditions de son développement, qui a participé à l’armement et au financement de l’EI ? Suivez mon regard, il va vers l’Ouest, pas vers l’Est.
Pour le changement climatique, on ne peut pas dire que les Etats-Unis soient en pointe sur le sujet. D’ailleurs, en Amérique du Nord, les Etats-Unis ont signé le protocole de Kyoto, mais n’ont pas ratifié l’accord, alors que le Canada, lui n’a même pas signé.
Reste la propagation des infections. Je ne crois pas que la chancelière pensait à l’épidémie qui a frappé les dirigeants américains et dont les symptômes principaux sont un ralentissement de l’activité intellectuelle qui empêche d’avoir une vue d’ensemble des problèmes, pour certains des malades un comportement schizophrénique, et une très forte allergie à tout ce qui vient de Russie.
Mais peut-être n’était-ce pas ce que Mme. Merkel sous-entendait. Etant donné le peu de sens de l’humour de M. Obama sur ce sujet, je pencherais pour cette option. Mais alors où va-t-on ? Chacun sait que la Russie n’acceptera jamais un retour du la Crimée dans le giron ukrainien. Poser cela comme condition ne peut-il pas vouloir dire que l’on n’attend rien de futures négociations après avoir fait une croix sur Minsk II ? Ceci est d’autant plus inquiétant si on considère les déclarations de M. Steinmeier à propos de la liste noire du Kremlin : « À un moment où nous nous efforçons de désamorcer un conflit âpre et dangereux au cœur de l’Europe, cela n’aide pas ». Voir mon commentaire dans le billet précédent.


[1] Si vous en doutez, allez donc voir l’article de « Forbes » à l’adresse : http://www.forbes.com/sites/kenrapoza/2015/03/20/one-year-after-russia-annexed-crimea-locals-prefer-moscow-to-kiev/
[2] A comparer avec les 78 jours de bombardement de la Yougoslavie pendant la guerre qui a mené à l’indépendance du Kosovo.

dimanche 31 mai 2015

Une liste qui fait couler de l'encre


Ainsi donc, la Russie a envoyé aux ambassades concernées, la liste des personnes jugées indésirables sur le sol russe. Ce genre de listes existe dans tous les pays, mais il est vrai qu’habituellement on y met plutôt les délinquants de toutes sortes. Utilisation nouvelle d’un outil ancien.
En quoi l’interdiction qui leur est faite d’entrer en Russie gène-t-elle des personnes qui n’aiment pas la Russie, sa politique et son président ? C’est bien sûr une question de principe, « nous pouvons vous interdire ce que nous voulons, mais vous devez accepter sans réagir ce que nous décidons ».
Ce système d’évaluation asymétrique, le bon vieux « deux poids, deux mesures » est tellement ancré dans les esprits occidentaux que la nouvelle a provoqué un tollé quasi général en occident. Passons sur la remarque presque drôle de RTL sur « Une "liste noire" vertement critiquée ce samedi par l'Union européenne” pour nous arrêter sur des remarques dont l’humour est à chercher au deuxième ou troisième degré.
Tout d’abord, rappelons que la Russie vient donc de remettre une liste de 89 personnes publiques européennes, mais que l’Occident a lui, émis il y a quelques mois une liste qui elle comporte aujourd’hui 150 personnes physiques plus une quarantaine de personnes morales, et que l’Union Européenne et les Etats-Unis ont pris des mesures plus contraignantes dans les domaines économiques et financiers.
Et donc voyons quelques réactions de donneurs de leçons autistes ou d’une arrogance qui limite apparemment leurs capacités de réflexion. Tout d’abord Johannes Singhammer. Selon « Ouest-France » du 31 mai, le vice-président du parlement allemand aurait déclaré : « Je n'accepte pas que mes collègues se voient interdire d'entrer dans l'aéroport de Moscou sans aucune explication ». Mais il est acceptable de faire la même chose à des parlementaires russes ? Y aurait-t-il deux catégories de parlementaires ? On est fondé à le penser en écoutant les réactions de parlementaires européens et de pays européens, les parlementaires russes faisant partie de la catégorie inférieure. On croit rêver !
Selon le site de RTL, un porte-parole de la diplomatie européenne aurait déclaré samedi : "Nous n'avons aucune information sur la base légale, les critères et le processus de cette décision". Allons, un petit effort d’imagination ! Vous ne vous souvenez pas, Monsieur le porte-parole des mesures prises par l’Union Européenne à l’encontre d’hommes d’affaires russes interdits de séjour, au simple motif qu’ils auraient des « liens d’amitié » avec le président russe ?
Plus étonnant, plus choquant même, la réaction du ministre allemand des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier qui déclare en parlant de ces mesures : « À un moment où nous nous efforçons de désamorcer un conflit âpre et dangereux au cœur de l’Europe, cela n’aide pas ». Que faut-il comprendre monsieur le ministre, que le règlement de la crise en Ukraine dépend de la bonne volonté des ministres de l’Union Européenne ? Ne serait-il pas d’un incommensurable cynisme de mettre en balance les souffrances des populations du Donbass avec quelques blessures d’amour propre, même l’amour propre de personnes aussi considérables que vous. Et puis, cela pourrait aussi sous entendre que l’Union Européenne a vraiment le pouvoir de régler la crise si elle le veut, ce qui éclaire d’un jour nouveau l’ingérence de l’Union Européenne dans les affaires de l’Ukraine. Peut-être pourriez-vous alors nous expliquer pourquoi le problème n’est pas encore réglé.
L’un des seuls à avoir une réaction mesurée est le ministre des affaires étrangères finlandais Timo Soini pour qui "C'est une réaction attendue à l'interdiction faite à des citoyens russes de voyager sur le territoire de l'Union Européenne. Ce n'est pas une grande surprise". On retrouve ici le légendaire sang froid finlandais.
Je préfère ne pas commenter les réactions de ceux de mes confrères qui feignent de s’offusquer pour mériter la bienveillance et les honoraires de leurs maîtres.

dimanche 17 mai 2015

Le vent tourne en Ukraine ?


Nous vivons assurément une période qui donnera du travail aux historiens futurs qui se pencheront sur la fin de l’hégémonie américaine au début du XXIe siècle.
Depuis 2001 quand le terrorisme a été déclaré ennemi numéro un des Etats-Unis, la tactique américaine a toujours été la même, on ne change pas des méthodes qui ne fonctionnent pas, on les intensifie. Ainsi, si on ne peut pas dominer un monde que l’on aura ordonné selon nos convictions et (surtout) nos intérêts, nous allons organiser un chaos duquel ne pourra surgir aucun ennemi potentiel, ou simple concurrent, car chacun sera trop occupé à gérer ce chaos chez lui.
Cette stratégie a été clairement exposée en février 2015 par George Friedman, le fondateur et directeur de la société « Stratfor » surnommée outre atlantique la « CIA privée ». « (…) nous n’avons pas la capacité d’aller partout, mais nous avons la capacité de, premièrement soutenir diverses puissances rivales afin qu’elles se concentrent sur elles-mêmes en leur procurant le soutien politique, quelques soutiens économiques, soutien militaire, conseillers et, en dernière option, faire comme au Vietnam, en Irak et en Afghanistan par des mesures de désorganisation. L’objectif des mesures de désorganisation n’est pas de vaincre l’ennemi, mais de le déstabiliser. C’est ce que nous avons fait dans chacune de ces guerres, en Afghanistan par exemple, nous avons fait perdre son équilibre à Al Qaïda.[1] »
Jacques Sapir a décrit cette méthode dans un article publié dans la « Revue Internationale et Stratégique » en 2003 (2003/3, n°51) et intitulé « Endiguer l’isolationnisme interventionniste providentialiste américain. »
La méthode a été poursuivie avec application tout au long de ces années. Qu’est-ce donc qui nous fait écrire que le vent est en train de tourner. Tout d’abord, soyons clair, pour nous les Etats-Unis n’ont pas encore changé de stratégie. C’est une chose qui leur sera difficile à faire car cela supposerait soit de réécrire une nouvelle « narrative » ce qui prend du temps, car il faut ensuite la distribuer, soit d’accepter de rentrer dans la réalité, expérience des plus traumatisantes pour un pays qui a quitté cette réalité depuis si longtemps. Sortir du monde virtuel les ferait se retrouver face à une situation de dissonance cognitive si intense, et que l’on avait résolue justement par une fuite hors de la réalité, que ce ne serait pas sans poser des difficultés d’ordre psychologique importantes.
Mais il s’est passé un certain nombre d’évènements qui les forcent, au moins, à réévaluer la situation. Le plan était clair, laissons encore une fois George Friedman l’exposer dans ses termes : « Le fait est que les Etats-Unis sont prêts à créer un « cordon sanitaire » autour de la Russie. » Le début de ce cordon est constitué par les Etats Baltes, la Pologne et l’Ukraine[2]. La Géorgie et l’Azerbaïdjan devaient faire partie du projet mais la « révolution des roses » a été de courte durée et le président Aliyev qui est prêt à discuter avec les Etats-Unis ne veut pas renoncer à ses bonnes relations avec la Russie. De plus, le comportement des Américains en août 2008 vis à vis de son voisin lui a donné matière à réflexion. Des manœuvres ont été tentées vis à vis des pays d’Asie Centrale, mais, là aussi, avec des succès très inégaux.
D’autre part, les Etats-Unis n’ont pas fait secret de leur volonté de neutraliser la Chine également. Tout était donc prêt pour une réaction de ces pays et il est étonnant que les dirigeants américains aient sous-estimé à ce point les possibilités de réaction. Nous mettrons cela, jusqu’à nouvelle analyse, sur le compte de l’arrogance et d’une confiance en soi nettement hors de propos.
Les réactions ont eu lieu progressivement et ont pu ainsi ne pas être considérées pour ce qu’elles étaient. Du côté russe, les dirigeants ont attendu d’avoir redressé l’économie du pays ruiné par la désastreuse expérience libérale des années 90, ce qui  a permis au pays de réorganiser son armée et de la renforcer. Dans le domaine diplomatique, la Russie a renoué des liens qui furent très forts mais s’étaient distendus, toujours dans les années 90. Elle a commencé à participer à des organisations non occidentales, comme les Brics ou l’Organisation de Coopération de Shanghaï, pour n’en citer que deux. Elle a aussi créé, sur une initiative du président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, l’Union Economique Eurasiatique réunissant au départ la Biélorussie, le Kazakhstan et la Russie et à laquelle se sont joints le Kirghizstan et l’Arménie.
Les relations entre la Chine et la Russie se sont resserrées et développées en particulier dans le domaine énergétique, mais également dans le domaine financier. Nous avons tous encore en mémoire le « contrat gazier du siècle », moins connu est l’accord de « swap entre rouble et yuan » qui met à la disposition de la banque centrale de Russie des sommes extrêmement importantes pour lutter contre la spéculation internationale sur le rouble. Les deux pays ont également convenu d’augmenter progressivement la part de leurs échanges libellée en roubles et en yuans.
Le mouvement de « dé-dollarisation » des échanges est en route. Il se fera très progressivement, car personne n’a intérêt à un effondrement du dollar qui représente un peu plus de 62% des réserves de l'ensemble des pays membres du FMI (source FMI). Un effondrement signifierait la disparition de la moitié des réserves de ces pays, à peu près. Mais le mouvement est lancé en Asie. Les Chinois ont d’ailleurs trouvé une manière discrète mais efficace de se débarrasser de montants importants de dollars sans risques de cours, en réalisant de très gros investissements dans les infrastructures de nombreux pays en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie, investissements qui correspondent à des sorties de dollars.
La Chine a également lancé la Banque Asiatique d’Investissements dans les Infrastructures à laquelle se sont joints la plupart des pays européens, au grand dam des Etats-Unis qui voient cela comme une trahison de leurs alliés. Une part importante de ces investissements devrait aller au financement d’un autre projet chinois, la « Nouvelle Route de la Soie ». Ce projet prévoit notamment la mise en place d’une infrastructure de transports terrestres allant de la Chine à l’Europe avec de nombreuses ramifications en Asie Centrale et vers l’Inde.
Une fois mise en place, une telle « route » affranchirait la Chine et ses alliés de la route maritime qui, elle, est contrôlée par Washington.
Les Brics ont également lancé une structure bancaire au capital de 100 millions de dollars dont la fonction va permettre à ces pays de s’affranchir progressivement du FMI et de la Banque Mondiale.
Toutes ces manœuvres qui ont renforcé les liens entre la Russie et la Chine, qui ont renforcé la cohésion au sein des Brics ne datent pas de 2015, elles se sont mises en place progressivement. Cette mise en place n’est d’ailleurs pas terminée. Mais les Etats-Unis n’ont pas semblé y prêter une attention particulière. C’est d’autant plus étonnant que ce mouvement a été renforcé par la politique des Etats-Unis vis à vis de la Russie. La manœuvre d’isolation de la Russie n’a réussit qu’à l’isoler du bassin atlantique ce que les occidentaux ont voulu voir comme une isolation effective. Impudence ou naïveté, à chacun de choisir. Un quotidien français titrait même, le 10 mai « Poutine seul sur la Place Rouge ». On croit rêver. Il y a quelques années, un quotidien anglais titrait avec beaucoup plus d’humour : « Brume sur la Manche, le continent isolé ! »
Ainsi donc, le 9 mai, Vladimir Poutine était « seul » sur la Place Rouge, accompagné des présidents Chinois, Indien, de Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU et de la plupart des chefs d’état de l’ex-Urss. A l’occasion de cette visite, de nouveaux contrats commerciaux étaient signés avec la Chine et l’Inde. Les banques chinoises ont signé un accord sur le financement de plusieurs projets russes. En retour, les sociétés russes sont prêtes à augmenter les livraisons de gaz et d’avions civil Sukhoï SuperJet 100 à la Chine.
Le lendemain de la parade, on apprenait que le premier ministre indien allait se rendre en Chine, malgré les différents importants qui opposent les deux pays, en particulier pour des questions de frontières, mais avec, semble-t-il, les encouragements du président Russe.
Le défilé militaire terminé[3], s’est déroulé un défilé d’un autre genre, appelé le « Bataillon Immortel » et qui réunissait dans le centre de Moscou près de cinq cent mille personnes marchant avec le portrait d’un proche mort pendant la seconde guerre mondiale. Reçu par Vladimir Poutine en fin d’après midi, Ban Ki-moon qui a vu le second défilé se préparer l’a regardé à travers le filtre des préjugés occidentaux et comme il l’a expliqué à son hôte, a cru un moment qu’il s’agissait d’une manifestation d’opposants avant de dire : « “Et puis j’ai vu ce qu’ils ont fait avec fierté sur leurs visages. Donc, je pense que vous avez gagné tout cet amour du peuple. » Au total, près de quatre millions de Russes ont ainsi défilé dans les principales villes du pays.
Il ne s’agissait pas d’une démonstration de force, mais d’une démonstration de solidarité nationale et de détermination. Quelques jours avant les défilés, le politologue russe Fédor Loukianov connu pour sa parfaite connaissance des milieux politiques russes et la modération de ses commentaires ne déclarait-il pas : « L’atmosphère à Moscou se résume à un sentiment que la guerre est désormais quelque chose qui n’est plus impossible ».
Nous pensons donc que cette fin de semaine à Moscou a peut-être été le déclencheur d’un désir de réévaluer la situation générale du côté des Etats-Unis. Deux jours plus tard, le mardi 12 mai, le secrétaire d’état américain, John Kerry se rendait à Sotchi, dans le sud de la Russie pour y rencontrer Vladimir Poutine. Cette visite, la première d’un responsable américain de ce niveau en Russie depuis le déclenchement du conflit en Ukraine, n’était pas prévue de longue date. Kerry est venu avec une suite importante dans laquelle on notait la présence de Victoria Nuland et de l’ambassadeur des Etats-Unis en Russie.
Au départ, le secrétaire américain ne devait rencontrer que Serguei Lavrov, puis, la veille de son arrivée on a annoncé qu’il verrait ensuite le président Poutine. Pour finir, l’entretien avec Vladimir Poutine a duré près de quatre heures. Habituellement, ce type de rencontre est organisé par la partie américaine pour « sonder » l’autre partie. C’est pourquoi on a si souvent vu John Kerry faire une annonce en sortant d’une de ces rencontres pour ensuite adopter la position opposée une fois rentré à Washington et après avoir fait son rapport. On ne négocie pas, on essaie de voir le jeu de son adversaire.
Le dossier ukrainien n’a pas été le seul évoqué pendant la rencontre et le secrétaire américain a certainement cherché à obtenir le soutien de la Russie sur d’autres dossiers en échange d’un soutien minimum des Etats-Unis en Ukraine. Mais aujourd’hui, à Moscou, l’humeur n’est plus à ce genre de marchandage, d’autant plus que la Russie ne se sent plus seule. Une découverte qui est sans aucun doute, elle aussi, à l’origine du changement américain.
Cette fois, les deux hommes ont répondu aux questions des journalistes et John Kerry a insisté sur la nécessité de s’en tenir aux accords de Minsk. Questionné par un journaliste à propos de la déclaration de Petro Poroshenko qui avait promis la veille à un auditoire ukrainien de reprendre le Donbass et la Crimée par tous les moyens, il a répondu que « Monsieur Poroshenko devrait y réfléchir à deux fois avant de se lancer dans une telle action ». Vendredi, les Etats-Unis ont annoncé leur intention de s’impliquer dans la mise en œuvre des accords de Minsk et, samedi, on apprenait que Victoria Nuland allait se rendre à Moscou pour en discuter lundi.
Jeudi, le président Poroshenko annonçait qu’il avait décidé de créer une commission de conseillers étrangers dirigée par Mikheil Saakashvili, l’ancien président géorgien à laquelle participerait le sénateur John McCain. Ce dernier qui n’avait pourtant pas été avare de visites sur la place Maïdan et qui prônait récemment encore l’envoi d’armes américaines en Ukraine finissait par refuser « diplomatiquement ». Commencerait-il à prendre ses distances avec un gouvernement ukrainien proche de s’aliéner complètement la bonne volonté de ses « protecteurs » ?
Quand à John Kerry, il était annoncé en Chine pour essayer d’expliquer aux Chinois que ce n’était peut-être pas une bonne idée de se rapprocher trop de la Russie…
La partie n’est pas terminée, beaucoup s’en faut et nous ne voyons là qu’un simple changement de vent. Les problèmes politiques, économiques et financiers qui restent à régler en Ukraine ne seront pas résolus avant longtemps. D’autre part, la Russie n’entend plus faire de cadeaux, elle a par exemple refusé de négocier la dette de trois milliards de dollars de l’Ukraine à son égard et qui doit être remboursée fin 2015. Elle n’est plus si pressée non plus de voir les sanctions levées. Ces sanctions ont eu un effet négatif au départ, mais maintenant cet effet a été absorbé par l’économie russe et elles servent à motiver les acteurs économiques à mettre en place les réformes dont le pays avait besoin. Les Etats-Unis, quant à eux, ne vont pas trouver facilement une voie de sortie qui leur permette de sauver la face. Mais en tout cas, ils viennent de reprendre la main face à la Russie. Mme Merkel et M. Hollande vont sans doute de nouveau jouer les seconds rôles, une situation à laquelle ils sont habitués.
Quant à la Russie, la Chine, l’Inde et consorts, ils poursuivent la construction d’un nouveau monde multipolaire.


[1] Déclaration du 24 février 2015 devant le « Chicago Council ».
[2] « de la Baltique à la Mer Noire »
[3] Un défilé qualifié en Occident comme une « démonstration de force », mais quel défilé militaire n’en est pas une ?

vendredi 8 mai 2015

Les USA en guerre contre les Etats-Unis (V)


Ceci est le cinquième et dernier d'une série de cinq articles consacrés à l'évolution de la société américaine depuis 2001 et à l'influence dangereuse de ce pays sur la paix du monde, ou ce qui en reste.

En réalité, les responsables américains sont en guerre contre leur propre pays. Ils sont en train de détruire, en cherchant à le perpétuer, le système qui assurait leur hégémonie sur le monde.
Toujours plus… de la même chose
Chaque échec provoque non pas une mise en cause d’un système ou d’une politique qui n’a, à l’évidence pas fonctionné (puisqu’il y eu échec), mais au contraire un renforcement de cette politique ou de ce système dont l’échec ne serait dû qu’à sa taille trop modeste. On nous servait le même raisonnement à propos du libéralisme et de la mondialisation : si cela ne fonctionne pas, c’est parce que le système mis en place jusque là n’est pas encore assez libéral ni assez mondialisé.
Cinquante deux ans d’embargo contre Cuba ne sont pas parvenus à faire changer le gouvernement cubain. Le président Obama, reconnaissant l’échec de cette politique a annoncé son intention de normaliser les relations avec Cuba, alors que de son côté, le sénat fera tout pour l’en empêcher. Malgré tout on continue à appliquer un système de sanction à l’Iran et depuis un an, à la Russie.
Que penseriez-vous d’un médecin qui, pour vous soigner se contenterai d’augmenter les doses du même médicament, sans chercher si une autre prescription ne serait pas éventuellement mieux adaptée ? Il est vrai qu’un patient mort ne peut plus se plaindre…
Sur le plan intérieur, les autorités américaines sont également en guerre contre leur population. Il n’est que de voir l’évolution des équipements de la police américaine depuis dix ans. Dans le même temps, leur politique étrangère consiste concrètement à dépenser des milliards de dollars pour promouvoir un danger que l’on prétend éradiquer. Il est vrai que ces milliards vont essentiellement à l’industrie de défense américaine…
Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que des politiciens de ce (tout petit) niveau puissent accéder aux commandes d’un état aussi puissant que les Etats-Unis. Ils n’ont pas fait la preuve, jusqu’à présent d’une vision transcendante en politique internationale, et cela ne risque pas de changer avec le prochain président si on se fonde sur la liste actuelle des candidats et la façon dont chacun va chercher à acheter les voix avec l’argent des milliardaires qu’il faudra bien servir ensuite.
Comment un « pays indispensable» peut il se comporter comme il le fait, semant le feu et la désolation partout où il passe ? Il y a là, à priori, en ce qui me concerne une sorte de dissonance cognitive. Et comme il faut trouver le moyen de régler ces dissonances je conclue que ce pays n’est certainement pas aussi « indispensable» qu’il le pense.
Voilà un raisonnement, semble-t-il, d’un niveau tout à fait élémentaire. Pourquoi donc n’est-il pas à la portée des dirigeants européens et en particulier de celui qui nous concerne au premier chef, nous Français ? Est-il plus important de poursuivre un maire qui cherche à connaître la proportion d’élèves de différentes origines dans les écoles de sa ville ? Quand les Français vont-ils se réveiller ? On les considère comme des crétins, on ne s’en cache même plus et que disent-ils ? Rien ou presque.
Mais pendant ce temps, l’Otan et les Etats-Unis font monter les enchères dans cette course folle à l’affrontement en Europe. Qui croit que la Russie va plier devant cette agression permanente ? Consultez l’histoire, la vraie, pas celle que tentent de réécrire le gouvernement ukrainien soutenu (c’est étonnant) par le gouvernement polonais et les pays baltes. Ils ne l’ont jamais fait. Mais pendant ce temps, la présidente Lithuanienne[1], Dalia Grybauskaite, en bon petit soldat de l’Otan, annonce des manœuvres  civiles et militaires pour défendre son pays contre une attaque russe ! On croit rêver !
Le pire, c’est, comme le dit le politologue russe Fedor Loukianov, fin connaisseur des milieux politiques russes, qu’à Moscou, maintenant, on pense que la guerre est peut-être une option. Jusqu’à présent, le Kremlin était sans doute l’acteur le plus raisonnable de cette immense tragédie en préparation. Où allons-nous ?


[1] Luthuanie, pays de 63 000 km2 et de moins de 3 millions d’habitants

mercredi 22 avril 2015

Guerre Froide, guerre non terminée !


Les médias occidentaux posent souvent la question : sommes nous revenus au temps de la Guerre Froide ? Au delà de la facilité de langage qui séduit les paresseux, le concept même de guerre froide s’applique-t-il à la situation actuelle de tension entre les Etats-Unis et la Russie ?
Si l’on considère que la guerre froide n’était qu’une confrontation entre deux idéologies à vocation planétaire, la réponse est non. L’une des deux idéologies a disparu et elle a été remplacée en Russie par un système qui n’est ni le communisme, ni le libéralisme, et qui ne cherche pas à s’étendre. La Russie ne veut pas reconstruire un empire, elle le dit par la voix de son président et de ses politiques et le fait que l’Occident ait fait le choix de ne pas le croire ne transforme pas ces déclarations en mensonges.
Cela dit, il s’agit effectivement d’un système différent et au moment où surgissent des doutes sérieux sur l’efficacité et la légitimité du système libéral, les gens peut sûrs d’eux-mêmes ont du mal à accepter les différences. Ils se sentent menacés et donc deviennent agressifs.
La fin de la Guerre Froide a été annoncée à plusieurs reprises, mais elle a eu lieu dans des conditions qui manquent de clarté et c’est ce manque de clarté qui laisse penser qu’il n’y eut pas réellement fin. Essayons d’analyser les évènements pour mieux comprendre la situation actuelle.
L’erreur fondamentale, semble-t-il, a été de confondre la fin de la Guerre Froide avec la fin du communisme. Ce sont en fait deux évènements différents bien qu’ils soient tous deux la conséquence d’une seule et même politique lancée par Mikhaïl Gorbachev. Un seul homme, ou presque, a provoqué un changement radical du monde en cette fin de vingtième siècle.
Né le 2 mars 1931 dans la région de Stavropol, dans le sud du pays, entre la Mer Caspienne et la Mer Noir, Mikhaïl Gorbachev ne faisait pas partie de la « couche sociale intermédiaire[1] » comme le mentionne Andrei Grachev[2].
Il fait des études de droit à l’Université de Moscou (МГУ) où il devient chef du bureau du Komsomol[3] de l’Université avant d’être admis au parti communiste en 1952. C’est là qu’il rencontre celle qui va devenir son épouse, Raïssa, une brillante étudiante en philosophie.
De retour à Stavropol, Mikhaïl Gorbachev y gravira les échelons de l’administration locale jusqu’au poste de premier secrétaire du comité régional du Komsomol, en 1961. Puis, deux ans plus tard, il était à la tête du comité chargé des problèmes d’organisation du comité régional du parti communiste. En 1968, à trente sept ans, il devenait deuxième secrétaire du comité régional du parti.
Sa progression dans la direction du parti de la région de Stavropol lui permit de nouer des relations haut placées à Moscou, dans des conditions moins formelles qu’il n’aurait pu le faire dans la capitale. En effet, près de Stavropol se trouve la station thermale de Mineralnye Vody ou les dirigeants âgés aimaient venir se soigner. Stavropol était une sorte d’étape sur la route de la station.
C’est ainsi que, par exemple, Mikhaïl Gorbachev fit la connaissance de Iouri Andropov en 1969. Le chef du KGB se prit de sympathie pour le jeune dirigeant local et il protègera sa carrière jusqu’à sa mort. C’est en grande partie à lui que Mikhaïl Gorbachev devra sa progression au plus haut niveau de la hiérarchie à Moscou[4].
En avril 1970, il devenait secrétaire général du comité régional du parti communiste de la région de Stavropol, le plus jeune dirigeant de région de l’Union Soviétique.
Huit ans plus tard, il était nommé à Moscou comme secrétaire du comité central du parti. Il était, de nouveau, le plus jeune occupant de ce poste.
Mikhaïl Gorbachev est nommé secrétaire général du parti communiste d’Union soviétique à un moment où les dirigeants ont conscience que le système est sur le point de se bloquer complètement. D’autre part, le pays sort d’une série de funérailles nationales qui a sérieusement entamé son moral. Leonid Brejnev a été remplacé par deux secrétaires généraux qui ont tenu leur poste à peine un an chacun, soit trois enterrements en à peu près trois ans.
Ces deux éléments ont pesé dans la décision de choisir un « jeune » secrétaire. Mikhaïl Gorbachev a moins de 55 ans. Son arrivée provoque immédiatement un espoir extrêmement fort dans l’ensemble de la population. Le lancement de la « glaznost » encourage cet espoir et les stades se remplissent de jeunes qui scandent « peremen ! » (changement).
Mikhaïl Gorbachev lance aussi la « perestroïka », réforme économique qui autorise la propriété privée dans certaines conditions et aboutira en novembre 1986 à la loi sur les activités de travail individuel et à la création de sociétés privées.
La personnalité du nouveau secrétaire général et les premières annonces vont être à l’origine d’un immense espoir dans une population fatiguée d’entendre de vieux dirigeants répéter sans fin les mêmes discours auxquels plus personne ne croit, pas même ceux qui les prononcent. Les attentes de la population sont si fortes qu’elles en peuvent qu’être déçues.
En revanche, dans le domaine de la politique internationale, la vision avant-gardiste du nouveau maître du Kremlin fera des merveilles. Convaincu que l’énergie employée à entretenir la guerre froide pourrait être réorientée utilement vers les réformes intérieures et que la dissuasion nucléaire faisait courir un grand risque à l’ensemble de l’humanité, Mikhaïl Gorbachev lance alors des initiatives visant à provoquer une réelle détente dans les relations entre les deux blocs. A-t-il conscience à ce moment qu’il est en train de préparer la fin de l’Union Soviétique ? Certainement pas, car ce n’est pas son objectif. Il veut réorganiser et moderniser le système existant, pas le remplacer.
Pourtant, il s’agit d’un tournant stratégique de première importance. Il ne peut qu’être motivé par une nouvelle vision du monde en contradiction avec celle des dirigeants soviétiques qui l’ont précédé. Elle est d’ailleurs également en contradiction avec la vision qui domine dans le monde occidental. Certains analystes comme Gérard Grasset ont parlé d’intuition « l’intuition fulgurante des intérêts généraux, la conviction aussitôt acquise et fermement assurée[5] ».
Dès le début de son mandat, il renvoie les dirigeants des républiques soviétiques à leurs responsabilités : « Je tiens à ce que vous sachiez que nous respecterons désormais les principes d’égalité entre les Etats et de non-ingérence dans la politique intérieure de nos voisins, principes que nous n’avons jamais réellement appliqués jusqu’ici. Vous êtes donc responsables du bon fonctionnement de vos institutions. Nous avons besoin de la perestroïka et nous allons l’appliquer chez nous. Libre à vous d’en faire de même[6] ».
Il s’agit d’une prise de position de première importance. La Russie renonce à imposer sa loi par la force dans les pays du pacte de Varsovie. Ce jour là, vraisemblablement sans en avoir conscience, Mikhaïl Gorbachev vient de décider la fin de l’Union Soviétique. En effet, s’il avait employé la force, aucun de ces pays n’aurait pu résister.
La suite sera logique : le 8 décembre 1987, Mikhaïl Gorbachev et Ronald Reagan signent le traité de Washington sur les armes nucléaire à courte et moyenne portée. En mars 1988, les deux hommes se retrouvent à Genève. La Russie annonce son intention de se retirer d’Afghanistan. Le retrait sera effectif un an plus tard.
Le grand symbole sera, évidemment la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Elle a été la conséquence d’une évolution de la situation en Allemagne de l’Est que Moscou n’a pas cherché à bloquer. Fidèle à sa philosophie de non recours à la force, il a laissé la direction du pays libre de ses décisions. Mais cette direction n’était déjà plus maitresse de la situation. Mikhaïl Gorbachev avait la possibilité d’intervenir de façon décisive en Allemagne de l’Est. Il y avait là-bas à ce moment, en 1989, trois cent mille soldats d’élite soviétiques. Il ne l’a pas fait.
Ces évènements ouvrent une question d’importance capitale. Mikhaïl Gorbachev va-t-il accepter la réunification des deux Allemagnes et quelle sera la position de ce nouveau pays par rapport à l’Otan. Admettre une Allemagne réunifiée dans l’Alliance Atlantique, c’est y faire entrer un ancien membre du pacte de Varsovie.
La question sera discutée à plusieurs reprises entre la Russie et l’Allemagne et entre la Russie et les Etats-Unis. Finalement, Mikhaïl Gorbachev acceptera la réunification et même l’entrée de l’Allemagne réunifiée dans l’Otan si tel est le désir de sa population, mais en échange, il reçoit à plusieurs reprises la promesse que l’Alliance Atlantique ne cherchera pas à s’étendre à l’Est de ses limites du moment.
Le 2 décembre 1989, Mikhaïl Gorbachev et Georges H. Bush se retrouvent à Malte et cette promesse faite initialement par le chancelier allemand Helmut Kohl est confirmée par le président américain. Mikhaïl Gorbachev ne demandera pas de confirmation écrite de cette promesse. Ses concitoyens lui reprochent toujours ce qu’ils qualifient de « naïveté ».
Certains ont vu dans la réunion de Malte de la fin de la guerre froide. En effet, le communiqué final mentionne que « nous ne nous considérons plus comme des ennemis l’un pour l’autre ». L’enthousiasme de l’étranger vis à vis de Mikhaïl Gorbachev et de son action trouva une expression concrète dans l’attribution en 1990 du prix Nobel de la Paix.
Mais, parallèlement aux évolutions de la situation internationale, la situation générale à l’intérieur du pays se dégrade de plus en plus. Les choses bougent dans la République Soviétique de Russie sous l’impulsion de Boris Eltsine, l’adversaire intime de Mikhaïl Gorbachev. La République déclare sa souveraineté le 12 juin et Boris Eltsine se fait élire président de la République Soviétique de Russie. Il est élu au premier tour, au suffrage universel, ce qui renforce énormément sa position politique vis à vis de son adversaire.
Vers la fin de 1990 les attaques politiques contre Mikhaïl Gorbachev se multiplient, venant presque de tous les côtés du spectre politique. Anatoli Tcherniaiev, un de ses mentors politiques et fidèle entre les fidèles, remarquait dans son journal[7] que « Mikhaïl Sergueievich commençait à présenter les symptômes de l’homme traqué ». Il faut dire que, sur le plan économique, la pérestroika était loin d’avoir donné les résultats espérés. Au printemps 1991, le souci principal de Mikhaïl Gorbachev était de trouver des devises pour acheter des vivres à l’étranger.
En politique internationale, Mikhaïl Gorbachev avait aussi de bonne raisons de se sentir abandonné par ses anciens « amis ». Après la dissolution du Pacte de Varsovie en mars 1991, les dirigeants occidentaux n’avaient plus grand-chose à attendre du Kremlin, ayant obtenu les concessions les plus importantes. De plus, ils commençaient à douter sérieusement de sa capacité à sauver la situation, même avec le soutien financier extérieur qu’il cherchait fébrilement. Au sommet du G7 de Londres, en juin 1991 où il venait demander une nouvelle aide économique, il fut traité avec condescendance et rentra les mains vides.
Le putsch d’août 1991 a fini de faire descendre Mikhaïl Gorbachev du piédestal sur lequel l’avaient fait monter les attentes et les espoirs de tout un peuple. Les événement de décembre paraissent maintenant, avec un peu de recul comme la suite logique de ce qui s’est passé alors. Le 8 décembre, les présidents des trois républiques slaves d’Union Soviétique[8] se sont réunis dans la campagne biélorusse, à Belovejskaya Pouchia, près de Minsk et ont signé des documents constatant la disparition de l’Union Soviétique en tant que sujet de droit international.
Plus tard, le 21 décembre les présidents de onze des quinze républiques soviétiques (sans l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, et la Géorgie) entérinaient cette décision et s’entendaient pour que le siège de membre permanent du Conseil de Sécurité de l’Urss revienne à la Russie.
Suite à cette décision, Mikhaïl Gorbachev démissionnait de son poste le 25 décembre 1991 confirmant, si besoin en était la disparition de l’Union Soviétique.
Ainsi donc, en une période de moins de quatre ans, Mikhaïl Gorbachev a été la cheville ouvrière de la fin de la guerre froide et de la disparition de l’Urss. Pour Mikhaïl Gorbachev, l’origine de la fin de la guerre froide est la perestroïka de 1985 qui a tout rendu possible[9], et sa coopération ultérieure avec Ronald Reagan puis Georges H. Bush.
Comme nous le voyons, la fin de la guerre froide ne correspond pas à la disparition de l’URSS. De 1988 à 1990, les principaux leaders du monde occidental ont déclaré que la guerre était terminée. En décembre 1989, Georges H Bush et Mikhaïl Gorbachev l’ont annoncé à Malte, Jack Matlock, l’ambassadeur de Ronald Reagan à Moscou a écrit abondamment à ce sujet. Stephen Cohen[10], spécialiste américain de l’URSS et de la Russie l’a répété dans une interview en date du 17 avril 2015, confondre la fin de l’Union Soviétique et la fin de la guerre froide est une erreur historique.
Mais la date de la fin de la guerre froide n’est pas le seul problème qui reste à régler. Il y a aussi la façon dont cette guerre s’est terminée et qui ne ressemble pas à la fin d’un conflit.
En effet, la fin de la guerre de Cent ans a été marqué par le traité de Picquigny le 29 août 1475, les guerres d’Italie se terminent par La paix de Cateau-Cambrésis, conclue le 3 avril 1559, la première guerre mondiale se termine par l’armistice du 11 novembre 1918 et le traité de Versailles, la seconde guerre mondiale se termine par la signature de la capitulation sans conditions du IIIe Reich le 8 mai 1945, la guerre d’Algérie se termine le 18 mars 1962 par les accords d’Evian, la guerre de Corée le 27 juillet 1953 par la signature d’un pacte de non-agression, etc.
Mais la guerre froide qui n’en était pas une à proprement parler s’est terminée d’une façon non habituelle pour les guerres. Pas de vainqueur, pas de vaincu, ça on l’avait vu à la fin des guerres d’Italie, mais pas de conférence internationale qui règle la nouvelle situation, aucun accord formel. Cette absence de reconnaissance est à l’origine de beaucoup des problèmes posés aux relations entre la Russie actuelle et l’Occident.
En particulier le fait qu’il y ait ou non un vainqueur et un vaincu. En effet, les présidents Georges H. Bush et Mikhaïl Gorbachev avaient bien précisé à Malte que la guerre froide se terminait sans vainqueur ni vaincu. Du côté russe, Mikhaïl Gorbachev était simplement convaincu que c’est lui qui avait lancé ce processus.
Georges H. Bush s’en est tenu à cette position jusqu’à ce que les sondages le donnent second derrière Clinton pendant la campagne présidentielle américaine. A ce moment là, en 1992, il commença à expliquer que c’étaient les Etats-Unis et lui en particulier qui avaient gagné la guerre froide. Personne, alors, ne leur a disputé cette « victoire » car personne en Russie ne semblait vouloir prendre la responsabilité de la chute de l’Urss. Mais d’après le témoignage de Stephen Cohen et de sa femme Katrina vanden Heuvel[11] qui connaissent bien Mikhaïl Gorbachev, ce dernier  en fut profondément touché, se sentant trahi.
Cela ne suffira pas à Bush pour se faire réélire, mais cela ouvrira la voie à la politique de William Clinton, d’une incroyable arrogance, ligne favorisée par la faiblesse économique de la Russie des années 90 et son absence de direction politique. Les Etats-Unis ont commencé à considérer la Russie comme l’Allemagne ou le Japon de la fin de la seconde guerre mondiale. La Russie pourrait donc décider de sa politique intérieure dans une certaine mesure, elle serait autorisée à jouer un rôle dans les affaires internationales, mais comme un participant mineur soucieux des intérêts américains.
On retrouve cela dans les mémoires de Strobe Talbott, le secrétaire d’état adjoint de Clinton, pour qui les grandes déclarations d’amitié éternelle avec Boris Eltsine et de partenariat avec la Russie n’étaient que des bobards. Il y avait un courant fort de pensée dans l’administration Clinton pour qui la Russie était à terre et il fallait la maintenir là. Un des représentants de ce courant était Paul Wolfowitz[12], sous-secrétaire d’état de Georges H. Bush en 1992. Ce sont eux qui ont mené l’expansion de l’Otan vers les frontières russes.
Selon Stephen Cohen, une part de la responsabilité est également du côté russe et, en particulier du côté de Boris Eltsine. « Il était tellement désespérément à la recherche, non pas seulement de la reconnaissance de l’Amérique, mais de l’affection américaine. Il était si peu sûr de lui et, à mesure que sa santé déclinait de plus en plus captif des oligarques, qu’il voulait avoir autant d’importance pour Washington que Mikhaïl Gorbachev en avait eu. Il était près à faire et dire n’importe quoi pour Washington, jusqu’à la guerre de Serbie. C’est alors qu’il a réalisé que les Etats-Unis avaient leur propre programme et que ce programme incluait l’expansion de l’Otan. Mais il était trop tard, il avait usé tout son capital politique[13] ».
Après Boris Eltsine est venu Vladimir Poutine. Au début, en 2000, les médias système américain, particulièrement le « New York Times » et le « Washington Post » le présentaient comme un vrai démocrate qui, en plus, contrairement à son prédécesseur était sobre. Mais sous Vladimir Poutine, la Russie a commencé à relever la tête. Discrètement au départ. C’est la période où les problèmes intérieurs occupaient le plus clair du temps du président, celle où il a laissé les Etats-Unis gérer les problèmes du Moyen Orient à leur guise.
Comme le disait récemment Alexeï Poushkov, le président de la commission des affaires étrangères de la Douma fédérale, de passage à Paris, dans son style imagé, « A l’époque, nous étions encore des sortes d’écoliers face aux grandes capitales occidentales. » Mais l’écolier a grandi et même un peu trop vite au goût de ses professeurs. Un certain nombre d’habitudes avaient été prises dans les années 90, et quand la Russie a voulu siffler la fin de la récréation, son attitude a été considérée comme une agression, alors qu’elle ne faisait que réclamer la place qui, selon elle, lui revenait. Et le responsable de cette attitude arrogante était Vladimir Poutine. Il fallait absolument lui rendre le sens des réalités et le remettre à la place dont on avait décidé qu’elle serait la sienne.
Les maîtres du monde, occupés à gérer le chaos qu’ils avaient eux-mêmes organisés n’avaient pas vu la lente transformation de la Russie. Le premier coup d’arrêt organisé par la « Russie de Poutine », bien que cela se soit fait, d’ailleurs sous la présidence du « bon » Dimitri Medvedev, a été la guerre d’août 2008 avec la Géorgie. Puis sont venus les « affronts » politiques comme par exemple l’intervention de la Russie dans la crise organisée en Syrie, intervention qui  a bloqué un processus d’intervention militaire presqu’enclenché.
La réponse des Etats-Unis a été une vaste entreprise de diabolisation de Vladimir Poutine. Ce n’était plus le vrai démocrate de 2000, mais un nouvel Hitler (rien que ça !). La diabolisation du président russe était la réaction quasi instinctive de gouvernants américains pris de cours et ne comprenant pas la Russie. A l’époque de la guerre froide, il y avait une école très forte de « soviétologues » qui comprenaient à peu près l’Union Soviétique. Cette école d’où étaient issus des gens comme Condoleezza Rice avait disparu. Comme le disait Henri Kissinger l’année dernière, la diabolisation de Poutine n’est pas une politique, c’est l’alibi d’une absence de politique.
Le drame, c’est que cette diabolisation interdit toute réflexion sérieuse sur ce qui se passe en Russie. Suivant la formule de Georges Bush junior, si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. Si vous refusez la condamnation systématique de la politique russe, vous devenez automatiquement un suppôt, un espion de Poutine. On ne vous met pas en prison pour autant (McCarthy est mort) mais vous êtes rejeté de tous les médias système. Cela se passe ainsi en France aujourd’hui également. On ne discute plus, on condamne, on sanctionne. La situation est confortable pour les simples d’esprit, les paresseux et les peureux, car c’est justement le degré zéro de la réflexion. Comme l’explique Stephen Cohen dans l’interview mentionnée plus haut, « nous sommes comme des drogués en manque, nous ne sommes plus capables de penser à autre chose que notre obsession de Vladimir Poutine ».
Et de poursuivre, « notre politique post soviétique après 1991, en fait a été la poursuite de la guerre par d’autres moyens. A mon avis, la guerre froide n’est pas terminée. La tactique a changé, la stratégie aussi, peut-être, mais il n’y a pratiquement pas eu de pause ».
Que faire ? Laisser aller les choses jusqu’à la « guerre chaude » en Ukraine ? Attendre que les élections présidentielles donnent un nouveau président à l’Amérique ? Les candidats déclarés ou même potentiels ne donnent que peu d’espoir d’un changement de politique pour le meilleur.
L’Europe doit prendre son destin en main, s’éloigner d’un navire qui menace de sombrer avant qu’il ne l’entraine avec lui. Il ne s’agit pas de se retourner contre un ancien allié. Il s’agit de comprendre que cet allié n’a toujours eu qu’un objectif, son propre bien, son pouvoir. Quel homme politique responsable pourrait le lui reprocher ? Mais son programme n’est pas notre programme quoiqu’il cherche à nous faire croire.
Il se pourrait aussi que le navire Amérique ne sombre pas, que le dollar survive à la prochaine tempête, mais alors l’Europe resterait un vassal de cet empire diminué. La Russie s’est déjà tournée vers l’Est. Les Etats-Unis peuvent également se tourner vers le Pacifique. Que peut faire l’Europe ? Regardez une carte, elle restera isolée, une puissance de seconde zone, seule mais liée, peut-être, par un traité « commercial » qui aura terminé de couper les ailes de nos politiques.
Le monde ne peut rester dominé par les Etats-Unis. Ils n’en ont plus les moyens. Aucun autre pays ne rêve de prendre la place de nouvelle super puissance. Nous nous dirigeons vers un nouveau système multipolaire. Pour beaucoup en occident, le système multipolaire est considéré comme instable car il est associé au système qui a mené aux deux premières guerres mondiales. Il faudra donc faire évoluer les règles du jeu, ce ne sera pas simple, bien sûr, mais cela se fera, avec l’Europe ou sans l’Europe, avec la France ou sans la France. Je préfèrerais que cela se fasse avec la France !



[1] « Dans le jargon du système soviétique, la couche des intellectuels qui n’appartenaient ni à la classe ouvrière, ni à la classe paysanne. Par extension, l’ensemble de l’élite, politique, artistique et culturelle. »
[2] Andrei Gratchev in “Le Mystère Gorbatchev”, Editions du Rocher 2001.
[3] Jeunesses communistes. La quasi totalité des étudiants faisaient parti du Komsomol jusqu’à l’âge de 24 ans environ. Ensuite, ils pouvaient devenir membres du parti communiste à condition d’être parrainés et après un stage de deux ans comme « candidat ».
[4] Certains historiens russes ont écrit qu’une bonne partie des réformes introduites après 1985 avaient été ébauchées par Iouri Andropov.
[5] Philippe Grasset, “Faits et Commentaires” du 6 décembre 2008, in www.dedefensa.org
[6] cité par Nathan Gardels, in  The WorldPost, 09/11/2014
[7] Anatoli Tcherniaiev « Sovmestnyi iskhod. Dnevnik dvukh epokh 1972-1991 gody » Rosspen, Moskva, 2008. (en russe)
[8] Boris Eltsine, pour la Russie, Leonid Kravtchouk, pour l’Ukraine et Stanislaw Chouchkievitch pour la Biélorussie
[9] Interview de Mikhaïl Gorbatchev par Katrina vanden Heuvel et Stephen F. Cohen, publiée dans l’édition du 16 novembre 2009 du magazine américain “The Nation”
[10] Professeur émérite de Princeton et de l’Université de New York.
[11] Rédactrice en chef de l’hebdomadaire américain « The Nation ».
[12] On se souvient de la « doctrine Wolfowitz », nom donné à un mémo sur la politique extérieure des Etats-Unis rédigé sous sa direction et qui a « fuité » dans le « New York Times » en 1992. Son caractère impérialiste ayant suscité un tollé général, le mémo a été réécrit sans lui.
[13] Stephen Cohen dans une interview du 17 avril 2015 à Patrick L. Smith