mardi 30 juin 2015

Démocratie, vous avez dit démocratie ?


Ainsi donc, dans un juste retour de l’histoire, la Grèce serait-elle sur le point de nous donner une leçon de démocratie ? En tout cas, la crise de la zone euro survenue à l’occasion des difficultés grecques a mis en lumière une dérive tyrannique[1] désormais bien visible au sein de l’Union Européenne.
Il y a quelques année, Emmanuel Todd[2] expliquait comment la démocratie s’avérait être un système non stable et comment, elle avait tendance depuis la fin de l’Union Soviétique à s’affaiblir dans les pays dits « démocratiques » comme les pays européens ou les Etats-Unis alors qu’elle progressait dans les pays « non encore démocratiques ». Dans les pays démocratiques, on assiste au glissement vers un système oligarchique. Ce glissement que l’auteur présentait en 2002, s’est poursuivi pour produire aujourd’hui des régimes « pseudo démocratiques » dont l’Union Européenne est un exemple.
Les premiers signes étaient visibles depuis plusieurs années, que l’on pense, par exemple, au référendum de 2005 en France et en Hollande. Dans les deux cas, la majorité avait voté « non » au traité européen. Après quelques modifications purement formelles, et un changement de nom, le même traité a été adopté par des élus réunis en congrès et tenus par la discipline de parti. On s’est bien gardé, en France, de faire de nouveau appel à un référendum dont on connaissait le résultat d’avance. Mais il fallait faire passer le texte sans demander l’avis des citoyens qui, de toute façon « n’étaient plus capables de comprendre les enjeux ». On notera au passage que les deux derniers présidents français, Nicolas Sarkozi et François Hollande avaient fait campagne en 2005 pour le « oui ».
La Grèce aura donc été le grand révélateur de l’évolution oligarchique de l’Union Européenne. Peu après les élections qui avaient mené Alexis Tsipras au pouvoir, Jean-Claude Juncker déclarait qu’il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens, ce qui veut dire qu’une fois les traités négociés par des oligarques dont beaucoup ne sont pas élus, les peuples ne peuvent plus remettre en cause ces décisions prises sans eux. C’est exactement la logique qui sous-tend l’accord transatlantique, pour autant que l’on puisse en juger à partir des « fuites » organisées autour de ces négociations secrètes.
De la même façon, l’Union Européenne, menée par l’Allemagne, se refuse à toute déviation de la politique d’austérité que des oligarques allemands ont décidée pour défendre leurs intérêts économiques et financiers. L’Allemagne est sans doute un des pays qui profite le plus de l’Union Européenne. Cette dernière doit donc subsister coûte que coûte, surtout si cela coûte à des citoyens d’autres pays. Même les plus réalistes qui comprennent qu’une telle politique ne peut mener qu’à un rejet total de l’Union Européenne par les populations ont tendance à s’associer à cette politique en souhaitant que l’Union Européenne subsiste le plus longtemps possible.
Les mêmes nous disent qu’ils ne peuvent pas soutenir un pays de « paresseux », pour ne retenir que le moins désobligeant des qualificatifs que les médias et certains politiques allemands utilisent à propos de la Grèce. Si tant est que cela soit vrai, ce qui reste à prouver, le seraient-ils devenus justement en 2001[3] ?
La Grèce ne devait pas entrer dans la zone euro et devrait d’ailleurs en sortir. L’entrée a été voulue par les oligarques qui gouvernaient le pays et elle a été acceptée par les oligarques qui dirigent les autres pays de la zone et l’Union Européenne pour des raisons politiques et culturelles, tout en sachant que ce pays ne remplissait pas les critères d’admission.
Les critères de convergence n’étaient pas respectés, même avec des comptes présentés de façon malhonnête par un gouvernement grec conseillé par une grande banque d’affaires américaine. On ne me fera pas croire que l’Union Européenne n’était pas au courant de ces manipulations, alors que l’actuel président de la Banque Centrale Européenne est un ancien dirigeant de la banque en question, que le commissaire européen à la concurrence est aussi un proche de cette banque et que gestionnaire de la dette grecque est un ex-trader de la banque[4].
Toutes ces erreurs seront payées par le peuple grec car même les « aides » accordées cette année sont des prêts accordés à la Grèce qui ont servi essentiellement à rembourser les créanciers privés, essentiellement des banques, ce qui loin de diminuer la dette du pays l’a au contraire alourdie. Mais dans l’opération, un prêteur public a pris la place de prêteurs privés (les banques), suivant le principe néolibéral bien connu de la privatisation des profits et de la nationalisation des pertes.
Sur cette base désastreuse, la politique économique imposée par l’Union Européenne, le FMI et la Banque Mondiale a conduit le pays au désastre. Comme le soulignent un certain nombre d’économistes éminents dans une déclaration publiée récemment[5], « Ce désastre est dû au plan imposé par la troïka et dont l’échec est complet, puisqu’il a fait chuter notre PIB, entre 2008 et 2015, de 26 %. Aucun pays n’a jamais subi un désastre d’une telle ampleur en temps de paix : le chômage officiel touche 27 % de la population active, l’austérité excessive, idée fixe des dirigeants de l’UE et qui vise directement la stabilité de l’euro, a détruit l’économie et a plongé en même temps l’Europe tout entière dans une récession permanente et un équilibre de sous-emploi. La Grèce, c’est malheureux, est utilisée comme premier animal de laboratoire ».
Mais il n’est pas question de laisser la Grèce restructurer sa dette sans lui imposer, sous forme d’ultimatum, de nouveau, des épreuves qui seront évidemment subies par la population. Comme l’explique Alexis Tsipras dans sa déclaration du 27 juin, « Ces propositions violent absolument les acquis européens. Leur but est l’humiliation de tout un peuple, et elles manifestent avant tout l’obsession du FMI pour une politique d’extrême austérité ».
Depuis les élections législatives grecques, les oligarques européens ont cherché par tous les moyens, y compris les moins démocratiques, à faire rentrer dans le rang ces « irresponsables » qui veulent le bien être de leurs électeurs. La peur faisait partie de la panoplie, mais chacun a un certain niveau de tolérance à la souffrance et à la peur. Une majorité de la population grecque a dépassé ce niveau elle ne veut simplement plus avoir peur, comme on l’a vu lors de la manifestation de soutien au gouvernement qui a suivi l’annonce du référendum.
Quant au gouvernement grec, son premier ministre considère que : « Notre responsabilité dans l’affirmation de la démocratie et de la souveraineté nationale est historique en ce jour, et cette responsabilité nous oblige à répondre à l’ultimatum en nous fondant sur la volonté du peuple grec. J’ai proposé au conseil des ministres l’organisation d’un référendum, et cette proposition a été adoptée à l’unanimité ».
A dimanche !


[1] Jacques Sapir parle de Tyrannus ab exercitio soit un pouvoir qui, quoi qu’issu de procédures légitimes, se conduit néanmoins en Tyran. http://russeurope.hypotheses.org/4019
[2] « Après l’empire - Essai sur la décomposition du système américain », Emmanuel Todd, éditions Gallimard, Paris 2002.
[3] La Grèce est entrée dans la zone euro en janvier 2001.
[4]http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/11/14/goldman-sachs-le-trait-d-union-entre-mario-draghi-mario-monti-et-lucas-papademos_1603675_3214.html
[5] http://russeurope.hypotheses.org/4031

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